Voix, enseignement, correction phonétique

Rédigé par Michel Billières le

La voix. Sujet sensible pour beaucoup d’enseignants. Et générateur d’angoisse, très souvent. Quel est le professeur qui n’a jamais eu d’extinction de voix ou craint de ne pouvoir assurer ses cours car il éprouvait de plus en plus de mal à parler et à faire porter sa voix? Cet article comprend deux parties. D’abord quelques remarques générales sur la voix du prof, elle constitue l’un de ses principaux outils de travail, il n’est pas certain qu’il sache s’en servir correctement. Ensuite, l’omniprésence de la voix dans le processus d’intégration phonétique en langue étrangère. Car elle est là, partout, à tout moment. Et le professeur doit bien être conscient de son impact.

La voix de l’enseignant.

Les problèmes vocaux sont la deuxième cause de maladie professionnelle des enseignants. La première étant la dépression. J’avais lu cela il y a fort longtemps dans une étude parue dans une revue médicale. Les choses n’ont pas changé aujourd’hui. Je renvoie à un article très récent, publié à l’occasion de la journée mondiale de la voix (1) -16 avril 2015- où Corine Loie, orthophoniste et chanteuse lyrique, dispense des conseils pour préserver ses cordes vocales. Sachant qu’un enseignant sur deux connaît des problèmes de dysphonie au cours de sa carrière. Son introduction est significative:

Un tiers des professionnels utilisent leur voix de manière intensive. Les enseignants en font partie, comme les commissaires priseurs, les avocats, les ecclésiastiques, les commerciaux, les professionnels médicaux et, entre autres, les politiques. 20% des enseignants souffrent de la voix, contre 4% chez les autres professionnels. Les enseignants participent chaque semaine à un marathon vocal. Pour se montrer persuasifs, ils ont souvent recours à l’insistance. Cela fatigue l’organe vocal. Ils s’accordent peu de pauses vocales et ils exercent dans un environnement stressant, un facteur aggravant. Rien n’est fait pour ménager leur voix : on ne vérifie pas l’acoustique des classes, alors que dans certains pays d’Europe comme la Finlande les enseignants parlent dans un micro et sont sonorisés.

Consultez cet article très instructif et allez lire les conseils que Mme. Loie prodigue aux profs sur cet autre document. L’enseignant en souffrance avec sa voix ne doit pas prendre ceci à la légère. Une dysphonie peut être douloureuse physiquement. Mais aussi psychiquement: perte de confiance, culpabilisation. Ce qui peut avoir un retentissement sur les plans émotionnel et social. Et une banalisation de ces problèmes vocaux peut à terme provoquer une chronicité des troubles rencontrés.

Les raisons expliquant ces carences vocales sont connues:

  • les enseignants travaillent souvent dans des salles à l’acoustique déficiente;
  • si ils côtoient un milieu bruyant -rue passante, chantier, etc.-, ils sont amenés à davantage forcer leur voix;
  • des salles de classe peuvent être envahies par la poussière (de craie ou autre);
  • le stress agit sur la voix: environnement difficile -classe et/ou élève(s) à problèmes, contexte professionnel, situation familiale…;
  • certaines périodes sont davantage propices à l’apparition de problèmes vocaux; les fins de trimestre en particulier;
  • des rhinopharyngites, des rhumes précèdent ou accompagnent les troubles vocaux des profs, les fragilisant encore plus.

La voix devient dès lors difficile à contrôler, ce qui augmente l’anxiété de l’enseignant et l’installe dans un cercle vicieux. Les femmes se plaignent fréquemment d’une voix grimpant vers les aiguës, les hommes ont l’impression d’une voix de plus en plus sourde menaçant de s’éteindre.

Parler en forçant la voix, en criant ne résout rien. Et aggrave la situation. En fait, la grande majorité des enseignants ne sait pas utiliser sa voix. Au départ, ceci est lié à des problèmes physiologiques et même mécaniques: savoir bien respirer, adopter une bonne posture, être bien ancré au sol quand on parle, bref faire son travail d’orateur dans le confort… Les profs sont-ils formés à ceci? Et une question qui fâche, une. Par contre, la prévention se développe et c’est heureux. Le prof se sent moins isolé et moins fautif. Je vous invite à vous reporter à un travail de Marianne Malifaud réalisé en 2010 à l’ESPE de l’académie de Créteil. Elle écrit en préambule

il convient de souligner l’émergence depuis une quinzaine d’années dans le cadre de la formation des enseignants d’un ensemble de pratiques transversales qui, autour de la voix, de la prévention vocale et de la présence, sont complémentaires aux problématiques de l’autorité et de la violence à l’école. Tous ces sujets sont constitutifs de la professionnalisation de l’enseignement et reconnus comme des outils incontournables du métier d’enseignant par l’institution.

Elle propose 7 films dont je reprends ici la présentation:

  1. Un préalable, la respiration. La respiration requiert un « déblocage » du corps. On expérimente différentes façons de respirer et les sensations qui leur sont associées.
  2. Acquisition du sens kinesthésique. « On respire comme on se tient ! ». Encore faut-il en prendre conscience. Cela nécessite tout un travail sur les sensations : la kinesthésie. Des méthodes appropriées sont utilisées pour lever les freins des habitudes posturales bloquées.
  3. Liens entre voix, posture et décontraction. Prendre conscience des tensions parasites va permettre de se décontracter et de libérer la voix et les sensations.
  4. Postures debout et assise. Nous avons fait le choix de montrer ce qui est le plus visuel, comme les postures du Qi-Gong. Des exercices empruntant à d’autres techniques sont explorés efficacement en formation.
  5. Le vocal en action. Nous mettons le vocal en action pour travailler la souplesse de l’articulation sans confondre force et puissance. La voix timbrée et modulée est expérimentée sur des phrases et des lectures variées de textes.
  6. Concentration et présence. L’objet de cette partie est de prendre progressivement conscience de son corps en mouvement, de son regard et d’expérimenter la vertu du silence, de l’observation de soi et des autres.
  7. Gestion de l’espace et des émotions. Des exercices empruntés à la pratique théâtrale permettent d’observer, d’ajuster, de  »jouer » les émotions en fonction du contexte puis de les analyser. L’importance du verbal et du non-verbal est soulignée ainsi que la variété des discours dans l’objectif de  »se théâtraliser tout en restant soi-même.

C’est un travail très constructif auquel vous accédez en cliquant sur un lien en fin d’article.

La problématique de la santé vocale de l’enseignant constitue un problème prégnant. Je ne vais pas davantage développer ce thème. Je voudrais maintenant aborder la problématique de la voix dans le domaine particulier et à risques que constitue la phonétique corrective en L2 .Comment la voix professorale agit-elle sur l’apprenant? Une transition magnifique m’est offerte par Claude Pujade-Renaud, qui écrit dans l’un de ses ouvrages (2)

Cette voix aux modulations multiples, l’élève la reçoit ou la refuse en mettant en jeu son corps comme résonateur. La voix professorale en effet modifie la qualité sensitive et tonique du corps de l’enseigné, qualité à travers laquelle se module la capacité d’écoute de ce dernier. Tout se passe comme si la voix magistrale faisait s’ouvrir ou se fermer le corps même de l’élève, et non pas seulement son oreille. La réceptivité au verbe professoral implique en effet des modifications corporelles globales chez l’élève. Cette réceptivité à la fois auditive et sensori-motrice est liée à la perception et à la compréhension qu’a l’élève de la figure globale de l’enseignant, donnée à voir également à travers sa gestualité et sa tonicité.

 Madame Pujade-Renaud est psychopédagogue. Elle trouve pourtant les termes que pourrait utiliser un spécialiste de MVT quand il évoque les rapports entre le corps et la phonation.  Consultez également ce lien.

La voix en phonétique corrective.

Définition de la voix.

En phonétique générale: facile!

La voix est le complexe acoustique dû à la vibration des cordes vocales à l’intérieur du larynx. Ce son émis au sortir de la glotte subit maintes transformations lors de son passage dans les cavités résonantes. Il se produit des phénomènes d’amortissement et de renforcement qui modifient singulièrement le son initial et lui confèrent une teinte caractéristique qui est le timbre de la voix. Ce phénomène est décrit plus précisément dans un article du blog traitant de la production des sons de parole.

En phonétique corrective: plus délicat.

Dans une optique verbo tonale, la voix ne se limite pas au seul territoire de la Vocalité. Elle est omniprésente comme le suggère la figure suivante:

L'omniprésence de la voix

Voix et oralité

  • Le système vocal paraît être son terrain d’élection à travers la prosodie -rythme, intonation- et les vocalisations diverses qui accompagnent la plupart des productions verbales: rires, soupirs, râclements de gorge, acquiescements ou dénégations sonores accompagnant nos paroles ou par lesquels nous réagissons aux propos d’autrui nécessitent l’action des cordes vocales;
  • Elle trouve sa place dans le système verbal; la parole n’est possible que grâce au support de la voix;
  • Elle intervient aussi dans le système gestuel
    • kinesique: la voix est mouvement et nécessite l’engagement de l’ensemble du corps;
    • proxémique: la voix abolit la distance entre les différents interlocuteurs qu’elle agrège au sein d’un même espace sonore.

La voix est partie intégrante de la culture. Je ne développerai pas ce thème dans cet article. Simplement que l’on songe à l’intensité vocale, très variable selon les pays. Ainsi qu’à certaines traditions dans le chant.

Voix et système verbal.

On a affaire à ce niveau à un aspect esthétique de la voix. De façon très générale notons qu’elle

  • est le véhicule de la pensée par le langage articulé;
  • fournit certains indices sur le locuteur. Elle renseigne sur son origine géographique, son appartenance sociale, son identité sexuelle, peut donner des indications sur sa santé physique ou mentale. Dit autrement, donner de la voix, c’est se dévoiler;
  • elle utilise le même canal que la parole. Mais cette dernière s’adresse plutôt à la raison, la voix touche davantage la sensibilité.

De fait, pendant la correction phonétique, la parole de l’enseignant traduit sa compétence intellectuelle générale se manifestant dans l’utilisation qu’il fait des différents procédés de remédiation. Mais sa voix constitue un important reflet de son empathie, notamment à travers ses modulations vocales. Remarque qui nous conduit naturellement vers le système suivant.

Voix et système vocal.

La voix est inséparable de l’intonation. Cette dernière est le produit du nombre et de l’amplitude des vibrations des cordes vocales qui, sur le plan perceptif, provoquent l’intégration globale de l’évolution de la hauteur, de l’intensité et de la durée le long d’une suite parolière. L’intonation remplit une foule de fonctions parmi lesquelles celle de fournir des informations  sur l’état psycho-affectif du sujet, ses émotions et états d’âme.

Travailler sur l’intonation en L2 n’est jamais simple et même carrément frustrant (surtout pour l’enseignant). On ne dépasse que très rarement les limites de la linguistique phrastique et il est aujourd’hui encore pratiquement impossible d’agir sur un discours spontané produit par l’apprenant. Mais travailler sur l’intonation est indispensable malgré les obstacles rencontrés comme rappelé dans cet article.

L’intonation est du domaine de l’intimité. Ce qui peut aussi expliquer les résistances plus ou moins conscientes de certains élèves. Pour rappel, le nourrisson baigne dans un espace sonore où les intonations jouent un role prépondérant pendant sa 1ère année d’existence comme rappelé dans cet autre article du blog. Travailler sur l’intonation, c’est plonger aux racines mêmes de l’affectivité sonore de l’apprenant.

L’intonation traduit les nuances du message oral. Elle ajoute un plus informatif au sens des mots et des énoncés et constitue par là un espace de liberté pour le locuteur: une phrase telle que Ce costume te va bien peut être intonée de bien des manières et traduire l’admiration, l’ironie, la surprise, la consternation, le mépris, le doute, etc. En outre, beaucoup de détails sont présents dans le signal de parole qui contient les marques sociolinguistiques, phonostylistiques, idiolectales, psychologiques et physiologiques produites par le locuteur et constituant autant d’indices à la disposition des interlocuteurs.

Voix et système gestuel.

La voix fait partie intégrante du système gestuel. L’onde vocale s’incorpore littéralement dans l’auditeur. De même que la voix du locuteur peut être assimilée à un morceau de corps qui s’écoule, se dispense et disparaît. Le geste vocal provoque certains affects et changements de posture chez les partenaires de l’échange oral.

La voix et le corps. Plan de la perception.

Les fréquences auditives peuvent être captées par trois voies

  • la conduction aérienne, voie privilégiée captant les sons dans une gamme de 16 à 16 000 Hz;
  • la conduction osseuse renforçant les fréquences entre 250 et 4 000 Hz et communiquant les vibrations des os du crâne à l’oreille interne. Celle-ci les convertit en impulsions nerveuses transmises au cerveau;
  • la sensibilité vibro-tactile captant les fréquences inférieures à 600 Hz. C’est une voie nerveuse fondée sur les récepteurs sensoriels  de la sensibilité somatique générale, répartis sur toute la surface du corps.

Pour rappel, l’oreille interne est à la fois l’organe de l’audition ainsi que le siège de l’équilibre. L’appareil vestibulaire fonctionne comme un gyroscope qui détecte tous les mouvements du corps. Et influe sur l’organisation de nos mouvements et plus largement   de notre rythme.

Par conséquent, la voix est inséparable de la proprioception: elle influe sur les systèmes kinesthésique, vestibulaire et viscéral.

La voix et le corps. Plan de la production.

Les productions vocales sont inséparables de mouvements corporels: parler c’est bouger. Des gestes de plusieurs segments du corps scandent, rythment notre discours, souligne notre propos, etc. Ces gestes conversationnels doivent naturellement être pris en compte dans un enseignement du fle intégrant l’oralité.

Dans cet article, je voudrais plutôt souligner l’importance de la respiration dans la production parolière et gestuelle.

La respiration est un phénomène complexe. Les poumons sont enfermés dans la cage thoracique. Celle-ci est composée de pièces osseuses articulées entre elles; colonne vertébrale, sternum côtes. Ces pièces osseuses sont mobilisées par un ensemble de muscles inspirateurs et expirateurs. Des muscles posturaux déterminant la statique vertébrale, la positon, du cou et celle du sternum interviennent également dans la mécanique respiratoire.

La respiration est le carburant de la voix. Celle-ci modifie considérablement le rythme respiratoire naturel ainsi que les activités musculaires car elle provoque un changement d la tonicité et de l’amplitude du geste.

Certaines attitudes corporelles facilitent la production vocale. Les orthophonistes et les professeurs de chant le savent bien. La posture, la tonicité globale, le contrôle de la respiration sont autant d’atouts pour une bonne émission sonore. C’est là où le bât blesse beaucoup d’enseignants. Et certains apprenants: être avachi, tassé sur sa chaise, manifester n état de crispation sont autant d’obstacles pour placer convenablement sa voix.

La voie… pour aller plus loin.

Grâce à trois ressources:

  • Voix et Parole, magasine Flipboard dans lequel je recense divers médias -notamment des vidéos de qualité- illustrant maints aspects de la voix parlée. Cette agrégation de contenus n’inclut pas les articles traitant des pathologies vocales;
  • Le corps et la voix, les premiers atouts de l’enseignant, ressource vidéo réalisée par Marianne Malifaud;
  • La voix, instrument de travail de l’enseignant avec de nombreux conseils pratiques, ressource vidéo sous la direction de Jean Duvillard.

Voix et Parole

voix de Malifaud

Voix de Duvillard

Pour terminer, juste pour le plaisir, allez consulter cette vidéo réalisée par Joana Revis et mise en ligne pour la Journée mondiale de la voix. Mettez-vous en plein écran, montez le son, laissez-vous (trans)porter…

(1) Organisée pour la première fois au Brésil le 16 avril 1999 par la Sociedade Brasiliera de Laringologia e Voz, elle s’est perennisée ensuite dans différents pays comme l’Argentine, la Belgique, les Etats-Unis, la France et l’Espagne, avec comme objectif des rencontres entre professionnels de la voix venant d’horizons multiples.
Cette journée internationale de la voix fut instaurée par des médecins. Les professeurs de chant, de diction et de respiration naturelle pour chanteurs, orateurs et souffleurs demandent depuis longtemps de ne pas rester dans les « problèmes de la voix » mais de construire un art de la voix, une voix saine.

(2) p. 142 In: Pujade-Renaud, C. (1983) Le corps de l’élève dans la classe Paris, ESF. L’année suivante, chez le même éditeur, elle a publié Le corps de l’enseignant dans la classe. Ces deux ouvrages constituent une bonne introduction à la communication non verbale dans la relation prof-élève.


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Julie D · 29 avril 2015 à 10 h 30 min

Merci pour cet article fort intéressant ! Effectivement, il m’est déjà arrivé d’avoir des toux soudaines et irrépressibles en classe. Cela est très désagréable!

Concernant l’importance du corps et de la respiration, le yoga m’a bien aidé à prendre conscience de ma posture, et je me sens beaucoup plus à l’aise (et pas seulement en classe) depuis que je le pratique régulièrement.

    Michel Billières

    Michel Billières · 29 avril 2015 à 14 h 25 min

    Bonjour Julie D.
    Le yoga et tous les exercices visant à se relaxer sont bons à prendre. Ils permettent d’évacuer le stress, installent une respiration plus régulière et rendent davantage disponible tant pour l’écoute que la pose de voix.

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aurelie · 9 avril 2019 à 17 h 28 min

dans un environnement bruyant, les troubles de la voix chez les enseignants représentent bien une pathologie réelle : fatigue et modification de la voix les touchent fréquemment, dues aux exposés permanents et prolongés, , qui exigent à la fois une utilisation et une élévation de la voix constantes, ce qui entraine l’apparition d’aphonie temporaire (extinctions de voix) et de douleurs laryngées :  » La prévention des risques professionnels des enseignants  » : http://www.officiel-prevention.com/formation/fiches-metier/detail_dossier_CHSCT.php?rub=89&ssrub=206&do

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