Méthode verbo tonale: erreurs consonantiques sur l’axe de la tension

Définition de la tension.

Beaucoup d’erreurs phonétiques en langue étrangère sont imputables à un excès ou un défaut de tension. C’est un phénomène jouant un rôle de première importance dans la production des sons de parole. Un professeur utilisant la méthode verbo tonale d’intégration phonétique est habitué à poser un diagnostic en terme de tension. Toutefois, définir ce principe est particulièrement délicat.

Le fait même de réaliser un son parolier implique la mobilisation d’un nombre important de muscles, de tendons ainsi que de l’énergie qui est « gaspillée » durant son émission. De façon très générale  absolument pas scientifique mais empiriquement vérifiable, je dirai que la tension est l’énergie nécessaire à la production d’un son.

La tension est partout présente avec des phases successives de relaxation et de contraction. Ceci explique la difficulté que l’on a à la cerner précisément. On la trouve au niveau

  • de la macro motricité: les mouvements corporels globaux sont des états de tension et de relâchement
  • de la micro motricité: les mouvements photogènes (nécessaires à l’articulation des sons) dépendent de l’état du corps tout entier et sont également caractérisés par des suites de tension et de relâchement
  • des groupes rythmiques successifs
  • des syllabes
  • de chaque unité sonore segmentale.

Tension et phonétique.

La tension est un phénomène physiologique.

Elle relève de l’articulatoire.

Elle a partie liée avec les organes mobiles intervenant dans la physiologie de la phonation et peut se produire à plusieurs niveaux

  • les cordes vocales situées dans le larynx. Elles sont écartées lors de l’émission d’un son non voisé; elles sont accolées et vibrent lors de la production d’un son voisé. Ce phénomène provoque une plus grande tension, notée T+
  • la luette, partie flexible à l’arrière du palais mou. Elle est relevée lors de la production des sons pour lesquels l’air expiré s’échappe uniquement par la bouche. Elle s’abaisse pour permettre la production d’une nasale. Ce geste articulatoire engendre une tension moindre notée T-
  • la langue, organe très mobile
  • les lèvres, étirées ou arrondies et projetées en avant

La tension dépend également du mode d’articulation, soit de la distance entre l’articulateur inférieur et l’articulateur supérieur

  • les consonnes ont les deux articulateurs qui 1) soit entrent brièvement en contact avant de se séparer brusquement. Il y a fermeture momentanée du passage de l’air, ces productions sont des occlusives ; 2) soit sont très proches. L’air s’échappe difficilement par le resserrement entre les deux articulateurs, ces productions sont des constrictives
  • les semi consonnes ont les ariculateurs plus éloignés que pour la production de n’importe quelle consonne mais plus rapprochés que pour la production de n’importe quelle voyelle
  • les voyelles ont besoin d’un vaste espace pour être réalisées. La distance entre la langue et le palais est toujours importante. Pour ces sons, l’usage veut que l’on parle d’aperture plutôt que de mode d’articulation

Par conséquent, compte tenu de ce qui précède,

  • toute consonne est plus tendue T+ que toute semi consonne
  • toute voyelle est moins tendue T- que n’importe quelle consonne ou semi consonne

A l’intérieur des consonnes,

  • une occlusive est T+ par rapport à une constrictive. Le fait de devoir mettre les deux articulateurs en contact et le maintenir quelques instants nécessite un plus grand effort, donc T+
  • une voisée est T- par rapport à une non voisée. En effet, le phénomène de vibration et d’ouverture/fermeture des cordes vocales nécessite de la tension et provoque une rétention de l’air qui s’échappe par bouffées. Alors que pour une non voisée, l’air ne rencontre aucun obstacle et arrive avec une force maximale dans les cavités supra glottiques, là où se forment les sons de parole.

Il faut également garder à l’esprit que, toutes choses égales par ailleurs, les sons produits vers l’arrière de la bouche sont T- alors que lez réalisations antérieures nécessitent une plus grande tension soit T+

 Le diagnostic des consonnes sur l’axe de la tension.

Les erreurs portant sur les consonnes du français sont diagnostiquées en s’appuyant sur le tableau suivant.

la tension des consonnes en verbo tonale

tableau de la tension des consonnes du français

Les flèches T+ T- permettent d’établir le diagnostic de l’erreur commise.

  • sur l’axe vertical un germanophone prononce [f] à la pance de [v]: il réalise un son T+; un arabophone prononce [b] au lieu de [p]: il réalise un son T-
  • sur l’axe horizontal, un Grec prononce [ʃ] et non [s], le son est T-; inversement, un asiatique qui articule [z] à la place de [ʒ] produit un son T+

Il arrive également que la bonne cible articulatoire soit atteinte mais avec un excès de tension. C’est le cas des consonnes dites aspirées qui sont T+: Ce sont notamment les occlusives [p], [t], [d] produites en français par les anglophones et les germanophones.

 Les procédures de correction des consonnes sur l’axe de la tension.

Une même erreur peut être corrigée par un ensemble de procédés pouvant s’employer seuls ou combinés entre eux. Pour plus de commodité, nous allons les détailler un par un.

Notre phrase exemple est Je n’ai pas compris où le son [ʒ] est prononcé [ʃ]. un coup d’oeil au tableau permet de poser le diagnostic: le son produit est T+ il va donc falloir user de procéder visant à proposer un son moins tendu.

 Priorité à la prosodie.

L’intonation descendante enlève de la tension; l’intonation montante renforce la tension. Le professeur propose donc la phrase où le son à travailler est

  • en tout début d’une intonation descendante avec allongement de la syllabe
  • en creux intonatif (effet de contraste)

Il est possible de le faire en maintenant le mot « je » à l’initiale dans un premier temps.

Le rythme. Deux composantes de l’infra structure rythmique sont à considérer

  • la consonne problématique placée en syllabe accentuée bénéficie naturellement d’une plus grande tension
  • le débit de parole accéléré favorise la tension, alors qu’une vitesse parolière ralentie « épongée la tension

Le geste accompagnateur.

Le geste est très important pour jouer sur le phénomène de tension.

Il est indispensable pour accompagner le mouvement prosodique.

Ainsi, dans l’exemple ci dessus où le son incriminé doit être réalisé T-, la production de [ʒ] d’accompagne

  • d’un geste partant du haut vers le bas avec la main en pronation (paume vers le bas). Ce geste est coulé, souple. Il est simplement destiné à visualiser la direction du mouvement intonatif descendant
  • d’un geste de la main en pronation vers le bas, comme si on appuie sur quelque chose, tant que la syllabe est maintenue en creux intonatif
  • d’une détente visible du tronc durant l’émission de la séquence cible. La macro motricité double ainsi la micro motricité.

La loi de position des consonnes.

Une consonne est tendue à l’initiale de phrase. Plus on s’éloigne du début de la production, plus le son devient T- Une consonne placée en finale absolue est T- toutes choses égales par ailleurs.

Cette loi de position peut être combinée avec les procédés jouant sur la prosodie.

Ainsi, dans l’exemple Je n’ai pas compris où le son [ʒ] est prononcé [ʃ], le fait que la consonne problématique soit à l’initiale absolue en renforce peut-être la tension.

Un « truc » très simple pour l’éloigner de l’initiale consiste à faire précéder la phrase d’un aaahhh de satisfaction en intonation descendante et avec une durée quelque peu exagérée (débit de parole). Le fait de choisir [a] n’est pas anodin: c’est la voyelle la plus détendue du système. Il y a deux façons de réaliser cette séquence « aaaaahhh Je n’ai pas compris »

  • en intonation descendante jusqu’à la syllabe [pʁi] sans « remonter » la voix sur une quelconque syllabe
  • en intonation descendante, en allongeant la durée du groupement [aʒ], mais en s’interrompant immédiatement après. La consonne cible [ʒ] se trouve ainsi en finale absolue. Ce qui est propice pour produire un son T-

Quand la consonne est bien prononcée, le professeur la maintient en creux intonatif et élimine progressivement la durée du [a] la précédant. Il la remplace ainsi à l’initiale de phrase.

La prononciation inversée.

Ce procédé est efficace dans certains cas sur l’axe de la tension des consonnes. Plus particulièrement sur celles ayant  le même point d’articulation.

En consultant le tableau, on voit que les consonnes sont rangées par ordre de tension décroissante sur l’axe vertical : [ʃ] – [ʒ] – [j].

Le principe de la prononciation déformée consiste pour le professeur à proposer un modèle allant dans le sens opposé de l’erreur commise par l’apprenant. Donc, ici, le professeur remplace le son attendu [ʒ] par [j] qui est T- Naturellement, l’enseignant reste en creux intonatif, a un débit normal ou mieux légèrement ralenti et affiche une corporelle détendue.

la figure suivante rappelle les deux étapes possibles de ce procédé.

verbo tonale procédés

de la prononciation déformée à la prononciation nuancée pour atteindre le son cible

Deux cas peuvent se produire

  • l’élève  prononce [j]. Le professeur remonte vers [ʒ] par paliers en faisant entendre des sons hypo tendus et en conservant une intonation descendante ainsi qu’un débit lent.
  • l’élève à qui on fait entendre [j] ne produit pas ce son mais réalise le [ʒ]. Il semble être sensible à cette « incongruité » phonétique proposée mais perçoit également la tension moindre et prononce la consonne voisée attendue.

On trouve de nombreux exemples de ce procédé dans les vidéos commentées accompagnant la ressource numérique consacrée à la méthode verbo tonale d’intégration phonétique.

Les entourages facilitants.

Ce procédé repose sur le principe de l’influence que les sons exercent les uns sur les autres à l’intérieur d’une même syllabe. En l’occurrence, une voyelle agit sur la tension de la consonne qui la précède.

La tension des voyelles dépend principalement de l’aperture

  • plus une voyelle est « fermée » plus elle est T+
  • plus une voyelle est « ouverte » plus elle est T-

Donc, [i] est la plus tendue et [a] la moins tendue.

Par conséquent, dans notre exemple  Je n’ai pas compris où le son [ʒ] est prononcé [ʃ], le professeur peut user de deux moyens afin d’appliquer le procédé des entourages facilitants:

  • il fait prononcer [ʒanepakɔ̃pʁi] faisant produire momentanément un logatome
  • il entoure le son cible de 2 [a] afin de maximaliser l’influence de l’entourage sur le son concerné:  [aʒanepakɔ̃pʁi]

Naturellement, l’enseignant

  • adopte un débit ralenti, en allongeant notamment la durée de la syllabe contenant la consonne à détendre
  • réalise la séquence en creux intonatif ou en intonation descendante
  • a un geste de la main vers le bas pour accompagner le mouvement prosodique
  • a une macro motricité détendue -tête et épaules abaissées, relâchement du buste, etc-.

 Le cumul des procédés.

Les procédés basiques d’écrits dans la section précédente peuvent n’aturellement être associés.

Un apprenant peut être sensible à l’intonation associée avec la prononciation nuancée, un autre préfère une mélodie accompagnée par les entourages facilitants, etc.

Chaque apprenant est sensible à telle combinaison  de procédés pour un son donné. Le professeur la repère généralement rapidement. Il l’utilise préférentiellement quand l’erreur porte sur ce son. Ce faisant, l’enseignant

  • emploie une véritable optimale corrective
  • utilise une sorte de raccourci pédagogique dont l’impact est de nature à mieux orienter les capacités attentionnelles dans le processus d’audition perceptive de l’apprenant.

Pour vous aider à concrétiser et à vous emparer de cet apport théorique.

La séquence 5 de la ressource pédagogique numérique  vous propose un commentaire des procédés de correction accompagné de nombreuses interactions vidéo commentées. Vous pouvez ainsi visualiser et entendre ce qui vient d’être exposé théoriquement dans cette page. Et vous faire une idée précise de ce qu’est l’intervention phonétique en classe de langue.

En outre, un film pédagogique sur les procédés de correction des voyelles et des consonnes reprend les éléments exposés ici. Il peut être un auxiliaire précieux à visionner.

Michel Billières

 

 

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