Méthode verbo tonale: origine et fondements

Les origines de la méthode verbo tonale.

La méthode verbo tonale (MVT) a été élaborée dans le courant des années 1950-60 par Petar Guberina, professeur à la Faculté de français de l’université de Zagreb et directeur du Laboratoire de Phonétique de cette même institution.

Dès le début, Guberina et ses collaborateurs  travaillent avec deux types de  publics

  • les étudiants apprenant le français. Leurs erreurs phonétiques sont systématiques et ne doivent rien au hasard
  • les personnes dont l’audition a été endommagée suite aux bombardements de la Deuxième Guerre mondiale. Le gouvernement demande à Guberina d’oeuvrer afin trouver des auxiliaires techniques destinés à leur assurer,  si possible, une meilleure perception auditive.

Les principes de base définissant la MVT découlent de l’interaction constante entre ces domaines et ces deux types de publics.

L’audiométrie est utilisée afin de mesurer la sensibilité  de l’oreille. Deux méthodes complémentaires sont employées au moment où Guberina entreprend ses recherches

  • l’audiométrie tonale  mesure les seuils minima d’audition à des fréquences sélectionnées par voie aérienne  (utilisation d’écouteurs) et  osseuse (au moyen d’un vibrateur). Pour ce faire, le sujet testé doit indiquer le moment où il perçoit un son qui lui est envoyé à différentes intensités;
  • l’audiométrie vocale emploie des listes de mots-test contrôlés et  phonétiquement calibrés, présentés à différentes intensités, et assurant  la mise en évidence de 3 seuils: détectabilité, audibilité intelligibilité,

Guberina reproche à l’audiométrie tonale d’utiliser des sons purs qui n’existent pas dans la nature. Ils sont générés par la machine. L’audiométrie vocale, quant à elle, se base sur l’intelligibilité de listes de mots sans tenir  suffisamment compte du facteur de la hauteur qui entre en ligne de compte dans chaque groupe de sons. Il constate que l’oreille (en réalité le cerveau) réagit très souvent à des variations de hauteur, tant pour les étudiants de français que dans diverses pathologies dont souffrent les malentendants.

Ces observations l’amènent à mettre au point l’audiométrie verbo tonale destinée à évaluer le champ optimal, c’est-à-dire la zone du champ auditif où l’individu structure le mieux son audition. Guberina préconise de toujours utiliser, non des sons artificiellement créés, mais des stimuli de parole (verbum en latin) afin d’évaluer la sensibilité aux différentes hauteurs; à l’époque on disait plutôt tonalités ( d’où tonal).

Voici donc explicitée l’origine de ce terme barbare: verbo tonal.

Les fondements de la méthode verbo tonale.

La MVT repose sur un certain nombre de principes que nous allons rapidement énoncer pour le moment. Ils sont davantage développés dans les ouvrages de référence ainsi que dans l’ensemble 1 de notre site consacré à la formation pratique et théorique de formateurs en phonétique corrective du FLE. Ces fondements seront exposés plus en détails  dans le présent blog au fur et à mesure de l’enrichissement de son contenu.

 Le principe du crible phonologique.

Cette métaphore a été proposée en 1939 par Troubetzkoy. Elle illustre le principe de la surdité phonologique en langue étrangère qui avait été énoncé quelques années plus tôt par Polivanov.

« Le système phonologique d’une langue est semblable à un crible à travers lequel passe tout ce qui est dit. Seules restent dans le crible les marques phoniques pertinentes pour individualiser les phonèmes. Tout le reste tombe dans un autre crible où restent les marques phoniques ayant une valeur d’appel; plus bas se trouve encore un crible où sont triés les traits phoniques caractérisant l’expression du sujet parlant. Chaque homme s’habitue dès l’enfance à analyser ainsi ce qui  est dit et cette analyse se fait d’une façon tout à fait automatique et inconsciente. Mais en outre le système des cribles, qui rend cette analyse possible, est construit différemment dans chaque langue. L’homme s’approprie le système de sa langue maternelle. Mais s’il entend parler une autre langue, il emploie involontairement pour  l’analyse de ce qu’il entend le « crible phonologique » de sa langue maternelle qui lui est familier. Et comme ce crible ne convient pas pour la langue étrangère entendue, il se produit de nombreuses erreurs et incompréhensions. Les sons de la langue étrangère reçoivent une interprétation phonologiquement inexacte, puisqu’on les fait passer par le « crible phonologique » de sa propre langue » (Troubetzkoy, 1939, p. 54).

L’idée selon laquelle une mauvaise perception est responsable d’une mauvaise (re)production en L2, étayée par le principe du crible phonologique, constitue la pierre angulaire de la MVT. Ce postulat est par ailleurs très logique. Signalons simplement que ce couplage bonne perception / bonne production prôné  par les verbo-tonalistes est un point de vue quelque peu extrême qui mérite d’être nuancé. Nous y reviendrons.

 La notion d’optimale.

Guberina est frappé par le fait que des adultes ayant une audition normale ne parviennent pas à percevoir correctement les sons d’une langue étrangère. Il veut également comprendre pourquoi ils commettent des substitutions systématiques. Ainsi, ses étudiants croates de français ne parvenant pas à prononcer correctement le son [y] le remplacent invariablement par [i] ; de même, ils perçoivent la voyelle française [e] en [œ]. Des étudiants de français ayant le russe pour L1 perçoivent au contraire [y] comme [u] et [e] comme [o]. Guberina entreprend alors des recherches afin de trouver les fréquences optimales d’un son ou d’un mot. Si les adultes ayant une audition normale optèrent des substitutions systématiques, il en va de même avec les durs d’oreille qui font des substitutions des fréquences, des tonalités qu’ils entendent mal. Il faut donc trouver des zones, ou une zone de fréquences ou le son langagier serait perçu de façon optimale.

Guberina conduit ses expériences en utilisant un filtre octave qu’il emprunte à Radio Zagreb. Il met en évidence que des zones de fréquence très limitées de l’ordre d’une octave peuvent rendre intelligibles un son, un mot et même parfois une phrase. Grâce à ce filtre, il prouve qu’un son du langage ou un mot est mieux perçu et compris dans une octave déterminée. Il donne comme exemple le mot /mu/ qui est mieux perçu entre 200-400 Hz et le mot /si/ entre 6 400-12 800 Hz. Dans toutes les autres octaves, on perçoit un autre son du langage. A travers toutes les expériences de filtrage des fréquences, il acquiert la conviction que chaque voyelle contient en fait toutes les autres voyelles et chaque consonne en principe toutes les consonnes. Donc, si on le transmet par le canal direct  un son, un mot ou un groupe de mots contient en lui-même tous les sons. Ce n’est pas l’oreille normale qui garantit une perception correcte. Il faut que le cerveau élimine une partie des fréquences contenue dans la production du son. Le problème se pose de façon pratiquement identique pour le dur d’oreille dont l’oreille ne capte pas ou mal certaines gammes de fréquences.

La priorité donnée au rythme et à l’intonation.

Dès les tous débuts, Guberina met en avant l’importance du rythme et de l’intonation qui

  • constituent un moyen puissant de reconnaissance des sonorités langagières
  • relient entre eux les  sons successifs: voyelles et consonnes
  • interviennent directement sur la réalisation des segments paroliers: tout son est obligatoirement inséré à l’intérieur d’une structure rythmico-intonative et en subit forcément l’influence
  • suffisent parfois, quand judicieusement utilisés, à éradiquer une erreur donnée portant sur une voyelle ou une consonne.

Il s’ensuit que le praticien de verbo tonale corrigeant un son défectueux doit toujours envisager l’influence exercée par le rythme et l’intonation

La relation corps / phonation.

La parole c’est du mouvement. Tout son est le résultat de mouvements complexes produits simultanément par

  • l’ensemble des organes participant à la phonation. Cette motricité très complexe, spécialisée, localisée, est appelée micro motricité dans le jargon de la MVT.
  • le corps dans son ensemble. Il s’agit d’une motricité visible dite macro motricité, celle du « grand corps » comment disent parfois les orthophonistes.

Il y a une relation naturelle entre micro et macro motricité.Par exemple, une personne énervée parle en faisant de grands gestes, en réalisant des sons très tendus traduisant son exaspération, le tout accompagné d’une prosodie (rythme et intonation) très caractéristique. A l’inverse un personne épuisée a des articulations hypotendues, des intonations peu marquées, une gestualité moins expansive.

Cette correspondance inhérente entre macro et micro motricité est mise à profit dans les pratiques remédiatrices en MVT. 

La polysensoriailté.

La prise d’information est multicanale. La perception des sonorités parolière ne dépend pas de la seule conduction aérienne (l’oreille). Certaines fréquences sont également captées par la conduction vibro-tactile (la surface de la peau) ou la conduction osseuse. La vision est également partie prenante. Que l’on songe à la gêne ressentie quand on visionne un film où il y a un décalage entre la bande-son et l’image;les mouvements des lèvres ne sont pas synchrones avec les paroles prononcées.

Quand un canal sensoriel est déficient, d’autres canaux peuvent être valorisés. Les orthophonistes les savent bien qui exploitent énormément la polysensorialité.

Un fonctionnement structuro-global en perception comme en production.

La méthode verbo tonale se situe dans le courant de la Gestalt Théorie, ou théorie de la Forme.

Pour les tenants de ce courant de la psychologie, c’est l’esprit humain qui explore, structure et organise le monde. L’individu n’assimile pas les informations passivement ; il est actif et structure les situations en construisant des formes. Dans tout acte mental le sens émerge de la perception de la totalité de la situation.  Il n’apparaît pas au contraire si l’on adopte une attitude atomisante consistant à décomposer et à additionner chacun des éléments constituant tel ou tel acte. Le tout l’emporte sur les parties.

L’individu plongé dans une globalité redondante d’où émerge le sens  est amené à identifier des structures de différents niveaux qu’il

  • sélectionne et s’approprie graduellement
  • par approximations successives
  • et pas toujours consciemment.

Elles sont liées à des habitudes ainsi qu’à un contexte situationnel adéquat. La correction phonétique verbo tonale favorise la création d’habitudes en  installant progressivement  un univers perceptif familier en langue étrangère. L’apprenant est guidé perceptivement.  Les différents procédés correctifs constituent un contexte optimal car établi en fonction des besoins de l’apprenant sur la base d’une erreur diagnostiquée par le professeur.

C’est à cette découverte de la méthode verbo tonale d’intégration phonétique appliquée au FLE que vous êtes invités dans ce blog.

verbo tonale mots clé

 

MàJ: un tutoriel présentant la phonétique corrective et ses domaines d’intervention a été mis en ligne le 7/10/2015. Vous accédez à cette vidéo par ici.

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Bonet, Erica · 30 décembre 2014 à 16 h 55 min

Très intéressante cette question de surdité phonologique. Article très bien écrit et expliqué, d’utilité publique à tous les profs de LE.

    Avatar

    Michel Billières · 31 décembre 2014 à 9 h 59 min

    Un grand merci pour votre mot d’encouragement!

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