Toulouse la nuit

L’évolution des manuels d’enseignement de la prononciation en fle 1/2

Les manuels de phonétique corrective du fle se ressemblent-ils tous? A les consulter, on semble découvrir les mêmes activités, les mêmes consignes, la même organisation d’ensemble. Petite étude diachronique.

La phonétique est certainement ce qui est le plus difficile à formaliser à l’écrit. Avec un impératif pour les auteurs rédigeant un manuel destiné à des élèves étrangers – et à leurs profs-: donner des informations précises et brèves afin de se faire comprendre le plus rapidement possible. D’où, très souvent, le recours à des schémas articulatoires simplifiés -coupes sagittales, position des lèvres-. Et depuis la fin des années 90, l’utilisation  de symboles donnant des informations de base pour chaque son ainsi que certains rythmes et intonations.

Et les auteurs n’ont aucune garantie pour savoir

  • si leurs explications, et consignes seront bien comprises des utilisateurs. Beaucoup d’enseignants n’ont pas de connaissances en phonétique générale, descriptive et corrective; il en va de même pour leurs élèves
  • comment le matériel sonore accompagnant leur ouvrage sera utilisé: usage collectif, individuel façon labolangues ou devant un  ordinateur, avec le prof en appui ou laissant l’élève seul – puisque, ne l’oublions pas, l’élève utilisant ce genre de documents est censé gagner en autonomie d’après la préface du manuel.

Quand on adopte une vision diachronique, on s’aperçoit d’une évolution en deux temps des manuels:

  • une première période va des années 60 jusqu’à la fin des années 80, soit le déclin des approches communicatives. Ce sont les sons -voyelles et consonnes- qui occupent la vedette dans les ouvrages;
  • une seconde période commence dans les années 90 pour se poursuivre jusqu’à aujourd’hui. Le rythme et l’intonation sont désormais valorisés. Le travail sur les sons est intégré à des activités portant sur les éléments prosodiques.

Dans cet article, nous aborderons l’époque des années 60 – 80.

Les manuels de phonétique corrective à dominante articulatoire.

les années 60

Deux ouvrages dominent la période. Ils sont le fruit du travail de deux remarquables pédagogues de la phonétique, Monique et Pierre Léon.

✔︎ L’introduction à la phonétique corrective (1964, 1ère éd.) est un opuscule très intelligemment conçu. Il comprend deux grandes parties

  • les sons isolés du système phonique. Descriptions articulatoires, comparaisons entre nuances de timbre, procédés ce correction recommandés. Les auteurs conseillent aux élèves d’exercer un contrôle auditif via les enregistrements pendant qu’ils s’entrainent en production.
  • Les sons dans la chaîne parlée. Facteurs d’accents linguistiques et phonétiques. Une excellente introduction au rythme et à l’intonation du français, ainsi que la description de différents facteurs se produisant dans le flux parolier.

L’ouvrage n’est plus réédité. Et c’est fort dommage. Il a encore toute sa place dans l’enseignement de la prononciation du fle.

✔︎ Les exercices systématiques de prononciation française de Monique Léon (1964, 1ère éd.) ont traversé les époques et sont encore disponibles de nos jours. Et ça n’est que justice. L’ouvrage correspond à une époque dominée par le structuralisme où on considérait que l’une des « missions » de la phonétique était de permettre de désambiguïser les erreurs affectant le code linguistique. De ce point de vue, le livre est très bien fait et son utilité saute aux yeux (sinon aux oreilles) de tout enseignant. Beaucoup d’exercices permettent un entrainement destiné, par exemple, à distinguer

– le singulier et le pluriel: le professeur vs les professeurs; le policiers vs les policiers, etc

– le présent et le passé composé: je chante vs j’ai chanté; je mange vs j’ai mangé, etc

Le professeur peut ainsi combiner grammaire et lexique (domaines dans lesquels il est à l’aise) avec phonétique (domaine plein de pièges sournois mais dont il perçoit l’utilité immédiate).

Les rapports phonie – graphie

Ils dominent les années 60, et au delà bien entendu. Pour P. Léon « l’orthoépie définit les règles de la prononciation par rapport aux règles graphiques et énonce les lois phonétiques qui gouvernent le système phonique d’une langue. C’est en quelque sorte la « grammaire des sons d’une langue ».

La relation phonie-graphie en français est extrêmement complexe. Une vision orthoépique impose de faire correspondre un phonème avec l’ensemble des graphèmes possibles. L’orthoépie est dogmatique et conservatrice par essence.

✔︎ Dans l’ouvrage de Léon (1966), des tableaux précis et parfois complexes assurent cette concordance. Ils sont souvent accompagnés de commentaires précisant telle exception, telle acception de timbre, apportant un éclaircissement complémentaire, distinguant entre phonémique et phonétique. L’ensemble est remarquable mais peut épouvanter profs et élèves qui découvrent un univers compliqué

  • nécessitant d’intenses exercices à l’écrit;
  • obligeant à apprendre des listes de correspondances et d’exceptions;
  • imposant un effort mémoriel conséquent;
  • n’assurant pas le succès de l’amélioration de leur prononciation en français.

✔︎ Cet aspect ultra normatif qui est le propre d’une vision orthoépique de la langue caractérise l’ouvrage de M.-L. Donohue-Gaudet (1969). Chaque son du français est décrit précisément, les correspondances avec les divers graphèmes possibles sont passées au peigne fin sous une rubrique « orthographes », des exercices sont proposés avec des phrases et un vocabulaire au niveau de langue soutenu. Bien entendu, pour la prose, l’auteur s’appuie sur le français de la bonne conversation suite aux travaux de P. Fouché, M. Grammont et de R. Gsell. Madame Donohue-Gaudet précise également que « l’étranger devra comprendre le principe de l’intonation française, écouter des enregistrements faits par des français du basin parisien: il n’a que faire des accents régionaux et moins encore de l’accent populaire » (p. 19). C’est la norme du français parisien dit cultivé qui dominait la littérature linguistique à l’époque.

Ces ouvrages de qualité sont nécessaires et rendent service aux professeurs et aux étudiants ayant déjà un niveau convenable en français. Mais envisager de les utiliser comme manuels auxiliaires d’apprentissage, ou encore s’appuyer sur eux pour expliquer ce qui se passe à l’oral avec de faux débutants constitue  une véritable hérésie pédagogique. C’est les surcharger d’informations pour la plupart inutiles. L’écrit constitue un handicap de poids quand on travaille sur la prononciation; lire provoque toujours une augmentation des erreurs phonétiques. La prononciation d’une langue est caractérisée par l’omniprésence de la variation, elle  évolue d’une génération à l’autre, elle est incontrôlable, non censurable. Au contraire de l’écrit qui est corseté par des conventions orthographiques immuables et figées.

Les années 70

Elles constituent une décennie bénie pour la phonétique du fle. C’est l’éclosion d’ouvrages de phonétique corrective privilégiant le rythme et l’intonation. J’ai récemment évoqué Approche rythmique, intonative et expressive du fle (1975). Je consacrerai un prochain article aux manuels de cette période qui s’est caractérisée par une intense créativité méthodologique en fle.

Un livre rédigé par S. Mercier chez Hachette en 1976 mérite qu’on le signale. il est resté disponible en librairie jusqu’à la fin des années 80. Et il caractérise assez bien une vision articulatoriste fondée sur les principes d’intellectualisation et de gymnastique articulatoire afin de mettre en place un réflexe articulatoire unique pour produire un son donné. Chaque son étant travaillé isolément.

L’auteur précise que l’étudiant ne pourra aborder les exercices de rythme et d’intonation que quand il possèdera très bien le matériau sonore proposé dans les leçons précédentes. « Dès les 1ères leçons l’étudiant a été entrainé à effectuer des changements de hauteur mais c’est la 1ère fois qu’on va lui demander de le faire dans de petites phrases » (p. 106).

Les manuels de phonétique corrective à tendance « mixte ».

Les années 80 voient la publication de deux ouvrages importants portant sur la correction de la prononciation.  Ils marquent un tournant dans la lignée des manuels de correction phonétique du fle. Ils sont centrés sur l’étude des sons,  font appel à des principes articulatoires mais intègrent également divers aspects de la méthode verbo-tonale. Notamment en termes de diagnostic des erreurs. D’où ma proposition de les qualifier d’ouvrages « à tendance mixte », faute de mieux.

✔︎  L’ouvrage de Monique Callamand paru en 1981 constitue un apport  de poids à la phonétique du fle.

La 1ère partie débute par un bel exposé sur la composante prosodique, suivie du tableau distributionnel des voyelles du français, outil nouveau élaboré par l’auteur en envisageant les types de contraintes

  • distributionnelle
  • sémantique
  • étymologique
  • morphologique
  • syllabique

Ce dispositif didactique est complété  par deux tableaux abondamment commentés: celui des relations vocaliques et celui des relations consonantiques.

La 2ème partie porte sur des applications. M. Callamand fait des propositions méthodologiques pour les traitement des interférences vocaliques, puis des interférences consonantiques. Les commentaires sont très pertinents, chaque type d’erreur est diagnostiqué, commenté avec des suggestions concrètes pour la correction.

Dans le diagnostic et la correction, on reconnaît très nettement les principes de la MVT même si l’auteur ne s’y réfère pas explicitement.

Cet ouvrage, pouvant paraître complexe au début, doit faire partie de la bibliothèque de favoris de tout enseignant s’intéressant à la problématique de l’enseignement de la prononciation.

✔︎ Plaisir des sons est un livre qui a connu un grand succès auprès des enseignants de fle. Chaque son et caractérisé par une description analogue à celle utilisée dans Callamand (1981) en termes d’acuité, de tension et de jeu labial. L’ouvrage propose des exercices de discrimination auditive ainsi que diverses activités ludiques qui donnent à la phonétique corrective un caractère distrayant qui lui faisait défaut jusqu’alors.

Cette décennie est capitale dans l’histoire de la phonétique du fle. Elle est marquée par la domination des Approches communicatives. De nouvelles pistes sont frayées. Les acquis de la période précédente sont rejetés par les nouveaux gourous du fle qui mènent une impitoyable chasse aux sorcières structuralistes, condamnent sans appel les méthodes audio-visuelles, promeuvent l’interculturel. Durant cette période, la phonétique corrective n’échappe pas à l’anathème: trop difficile, trop contraignante, demandant des efforts démesurés pour un résultat le plus souvent médiocre ou nul. Et puis, conserver un accent étranger en français est une reconnaissance de l’altérité. La méthode verbo-tonale étant liée au courant structuro-global audio-visuel (SGAV) est également dénigrée: comme les méthodes audio-visuelles, elle est dépassée, dégage des relents de behaviorisme, ne sert pas à grand chose, etc. Pendant plus de 10 ans, la correction de la prononciation sera traitée par dessus la jambe. Avant que l’on ne se rende compte, début années 90, de l’ineptie de cette prise de position. Il n’est plus possible de continuer à former des apprenants ayant un accent épouvantable.  D’où un retour en grâce progressif de la phonétique corrective.

Mais la période des Approches communicative a introduit une cassure dans la formation des professeurs de fle

  • la méthodologie qui en constituait le cœur se trouve désormais reléguée à la marge;
  • beaucoup de formateurs ayant l’expérience du terrain prennent leur retraite et sont remplacés par des enseignants universitaires ayant l’expérience des labos de recherches;
  • les discours concrets sur les pratiques de classes avec démonstrations à l’appui en salle de classe sont remplacés par des discours savants en amphithéâtre.

La phonétique corrective émerge à nouveau au cours des années 90. Et les manuels présentent une nouvelle physionomie. Dont il sera question dans un article ultérieur.

 

à suivre

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