On fait le pont à Montauban

Les logatomes, à quoi ça sert?

Les logatomes, ce sont ces enchaînements syllabiques vides de sens de type da da da qui sont parfois utilisés en phonétique corrective. Quel est leur intérêt? Réponse dans cet article.

Qu’est-ce qu’un logatome?

De façon générale, un logatome est constitué par une syllabe ou un groupe de syllabes appartenant à une langue, mais ne formant pas un mot ou un syntagme de sens plein. Par exemple unvardousu, puramobi, ramantuche,… Les logatomes, ces non mots, sont fréquemment utilisés en psycholinguistique dans les épreuves de rappel immédiat afin de tester la perception auditive et la mémoire à court terme en ayant recours à des éléments verbaux dénués de sens. Ils sont également employés en phonétique corrective. Ils s’avèrent très efficaces pour faire entendre un rythme ou une intonation.

L’utilisation des logatomes en phonétique du fle.

Elle date de l’apparition de la méthode audio-visuelle C’est le Printemps 1 en 1976. CLP 1 accorde une place de 1er plan à la phonétique et travaille prioritairement sur l’acquisition des paramètres prosodiques: rythme et intonation dès les toutes premières heures de l’apprentissage. En proposant un matériel extrêmement novateur à l’époque. Le dialogue mythique de l’unité 1 est reporté ci-dessous. Les pointillés marquent les limites d’une séquence.

Image situation: un contrôleur est en train de demander son billet à Carmen.

Mme. Tessier: elle est étrangère

M. Tessier: vous êtes étrangère?

(à sa femme) c’est une étrangère.

M. Tessier: vous parlez français?

Carmen: un peu.

M. Tessier: Américaine? Italienne?

Carmen: Non, je suis espagnole.

M. Tessier: Ah! Vous êtes espagnole.

(à sa femme) : elle est espagnole.

M. Tessier: Est-ce que vous travaillez?

Carmen: oui, je suis étudiante.

CLP 1 (1976)

(suite)

M. Tessier: Ah! Vous êtes étudiante.

(à sa femme): c’est une étudiante.

image muette: coup d’œil au spectateur.

Image situation. M. et Mme. Tessier quittent le compartiment.

Image muette

Le voyageur: Où est-ce que vous allez?

Carmen: A Besançon.

Le voyageur: Moi aussi.

La bande magnétique illustrant le dialogue « dans le train ».

Chaque séquence est montée comme suit:

  • version éclatée
  • version de travail
  • séquence éclatée
    • rythme intonation
    •  silence
    • phrase
    • silence
  • version « spontanée » bruitée

Les enregistrements sont particulièrement soignés. Tous les sentiments et émotions que véhicule l’intonation sont exploités au maximum. Y compris les voix. Vous aurez compris que M. Tessier est un personnage éminemment antipathique. Les images, vignettes style bande dessinée, jouent un rôle puissant pour donner vie et chair aux personnages. Qui sont tout sauf neutres ou aseptisés. Mai-68 est passé par là.

 

Proposition méthodologique de travail à partir de l’enregistrement.

Dans la séquence éclatée, la phase rythme intonation est accompagnée, pour chaque réplique, de la production logatomique mettant le rythme et l’intonation en valeur:

dadadadada – Elle est étrangère.

dadadadada? – Vous êtes étrangère?

dadadadada – C’est une étrangère.

Il est conseillé de s’appuyer sur cette phase lors de la partie répétition mémorisation (et donc correction phonétique) de la séquence. On retrouve ici le principe de travail des MAV:

  • écoute du rythme et de l’intonation d’une rplique
  • répétition
  • écoute de la phrase
  • répétition de la phrase

Quand toutes les répliques d’une séquence auront été travaillées, les étudiants se répartissent par petits groupes et reprennent l’ensemble de la séquence

  • en rythme et intonatiuon
  • l’ensemble des répliques

Le professeur passe de groupe en groupe et intervient au besoin.

Ce travail par petits groupes est également préconisé par ARIEFLE destiné aux étudiants débutants travaillant avec CLP 1.

Approche rythmique, intonative et expressive du fle.

ARIEFLE (1975)

Formidable ouvrage qu’ARIEFLE. Des enregistrements très soignés alternant logatomes et énoncés ainsi qu’une initiation à la mimique intonative avec pour finalité de créer une nouvelle association mimique-intonation propre à une situation donnée. Une pépite dans l’univers de la correction phonétique.

Excellent matériel mais PROBLEME: dans CLP 1 ainsi que dans ARIEFLE, on ne trouve aucune explication sur l’intérêt et l’utilité des logatomes. Ils sont imposés tels quels aux enseignants et aux élèves. Ce qui peut conduire à l’incompréhension, sous différentes formes…

De l’intérêt et de l’utilité des logatomes 1.

L’enseignant peut y avoir recours quand il propose un énoncé long à répéter, composé de plusieurs groupes rythmiques. Le logatome peut fournir une aide à certains élèves en leur permettant de mieux en entendre la « musique » ou en leur permettant de mieux percevoir certaines saillances rythmiques.

Grâce aux logatomes l’élève traite l’information au seul niveau audio-phonologique. L’accès au sens est momentanément coupé, il se concentre sur les seuls aspects sonores auxquels il ne prête généralement pas attention. Le professeur dispose de trois procédés logatomiques qui doivent être utilisés en respectant la trame rythmico-accentuelle et le contour mélodique.

  1. Le « dadada ». Les syllabes parolières sont remplacées des syllabes de type « dadada ». Dans l’exemple Bonjour cher ami comment allez-vous ? La structure logatomique est donc dada / dadada / dada / dadada. Les barres obliques indiquent les groupes rythmiques possibles. Ceux-ci sont brefs et diffèrent d’une syllabe : 2-3-2-3.

    Examinons la pertinence de ce procédé sur le plan phonétique. La voyelle [a] est la plus longue intrinsèquement. Elle est produite avec une tension articulatoire moindre. Elle s’oppose à [d] qui est une consonne occlusive donc très brève et réalisée avec une forte tension articulatoire. La syllabe est la structure prosodique minimale où se regroupent les sons paroliers. Cette structure se fonde sur la notion de contraste entre les unités la constituant. Le principe de contraste syllabique est ici valorisé au maximum. Les segments [d] et [a] ont en commun d’être sonores car produits avec vibrations des cordes vocales. La présence du fondamental, véhicule de l’intonation, est assurée en permanence.

    C’est pour cela qu’il est préférable d’utiliser [d] plutôt que les sourdes [t] ou [p] qui provoquent des ruptures du fondamental. De même, le recours à un logatome du type lalala permettant de « chanter » la mélodie accompagnant le rythme, certes possible, peut toutefois être évité. La consonne [l] rappelle acoustiquement une voyelle et le principe de contraste syllabique en pâtit. En outre, [l] est très fragile et pose des problèmes de production à beaucoup d’étrangers. Ils réalisent souvent un son rétroflexe, ou trop tendu, ou mouillé, ou même un son proche de [w].

  2. le « mumming sound » consiste à remplacer les syllabes parolières par une suite logatomique sur la base de la consonne [m]. Celle-ci est sonore ; c’est aussi la plus grave de toutes les consonnes. Elle renforce les fréquences naturellement graves du fondamental. Ce procédé perturbe certains élèves qui disent le ressentir viscéralement. Ils lui préfèrent le dadada, considéré comme plus « neutre », moins « impliquant ».

  3. La « voix logatomique ». Nous entendons par là une voix produisant des sons indistincts, comme lorsque on parle la bouche pleine, mais respectant la trame prosodique. L’élève peut ainsi continuer de se concentrer sur la forme sonore et n’active pas les traitements de haut niveau qui sont sollicités dès que la parole surgit.

Ces procédés logatomiques sont saisissants pour plusieurs raisons. Tout d’abord, ces sortes de vocalises hors sens, peuvent sembler incongrues, sinon redoutables, que seule la réinsertion de la parole pourrait exorciser. Lors des premières séances, l’enseignant a intérêt à faire précéder le logatome d’une brève consigne Écoutez le rythme ou Écoutez la musique car ce genre de production peut provoquer le rire ou la gêne et bloquer l’écoute de l’élève. Ensuite, les logatomes ne s’adressent pas à la seule conduction aérienne (à l’oreille) car leurs fréquences graves sont perçues par l’ensemble du corps. La sensibilité vibro-tactile capte les fréquences inférieures à 400 Hz. Les orthophonistes exploitent au maximum ces fréquences basses reçues et véhiculées par tout le corps, auxquelles les entendants ne prêtent généralement pas attention. C’est pour cette raison que certains supportent mal le mumming sound qui transmet les fréquences les plus graves de la voix professorale. Il suffit cependant de songer aux sonorités graves d’une contrebasse ou d’un violoncelle qui s’incorporent littéralement en nous pour prendre conscience du fait que notre corps est une gigantesque oreille.

Les logatomes constituent un procédé très performant pour aider l’élève à se repérer dans le monde prosodique de la langue étudiée. Y recourir assure un espace de liberté et de découverte de la prosodie. L’enseignant doit savoir pourquoi il en use, l’élève doit accepter de passer par cette phase de hors sens lui assurant une meilleure audibilité des sonorités de l’autre idiome. L’enseignant doit veiller à sa pose de voix qui doit être chaleureuse et avoir un débit normal. Cette voix, davantage rassurante, transmet une affectivité empathique. Le professeur peut utiliser l’ensemble des logatomes avant de faire entendre l’énoncé. Il peut aussi alterner le logatome et l’énoncé parolier. L’élève peut répéter le logatome s’il le désire, ou simplement l’écouter et lui substituer la phrase à prononcer.

Le rapport geste – logatome – prosodie.

Il peut être illustré par le tableau ci-dessous. Une vidéo serait plus explicite. Rassurez-vous, vous pourrez en voir une d’ici quelques semaines 😉

geste prosodie et correction phonétique

1: cette partie est la reprise d’un texte rédigé pour la ressource numérique UOH et disponible ici.

2 commentaires ont été rédigés, ajoutez le vôtre.

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  1. que de bons souvenirs ….. mythique effectivement la leçon de « c’est le printemps » !

    combien de dialogues inventés en logatomes ont tant fait rire mes étudiants !
    si bien qu’ils me disaient bonjour en logatomes dans les couloirs …. da da da da ! da da ? (bonjour madame, ça va ?)

    c’est idéal pour travailler l’intonation

    Publié le 3 octobre 2018 à 14:45
    • Michel Billières

      J’ai les mêmes souvenirs. C’est vrai que les étudiants aimaient beaucoup cela, s’amusaient… et progressaient!

      Publié le 5 octobre 2018 à 10:10

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