Langue, dialecte, patois

Langue, dialecte et patois. Ces trois termes sont revenus au devant de l’actualité il y a deux semaines, suite à la sortie de J.-L. Mélenchon se moquant de l’accent toulousain d’une journaliste. L’occasion de consacrer un article pour clarifier ces trois vocables parfois confondus.

Les origines du français: quelques points de repère

Il n’entre guère dans mon intention de décrire en détail l’histoire et l’évolution de notre langue. Mon objectif est de donner quelques points de repère destinés à situer et à comprendre l’émergence du français en tant que langue nationale et à bien le distinguer des dialectes et des patois.

Il est fréquent de dire que le français provient du latin. Il est exact que la Gaule s’est soumise aux Romains en 50 av. J.-C. mais le latin met 4 siècles à s’imposer, surtout auprès des classes nobles. Les Gallo-Romains parlent la lingua romana rustica qui emprunte en outre beaucoup aux langues des différents envahisseurs (Germains, Alamans…).

Deux dates sont généralement citées pour dater la naissance du français :

  • en 813, le concile de Tours décide que le clergé peut prêcher en langue courante (et non plus en latin) là où le besoin s’en fait sentir. Cette décision qui rencontre de vives oppositions, sert à la diffusion de la langue.
  • 987 marque l’avènement d’Hugues Capet, premier roi à ne pas savoir parler le germanique. Le français devient donc le fer de lance du pouvoir politique et connaît une forte expansion au cours des siècles suivants ; c’est ainsi que, grâce à la victoire à Hastings, en 1066, de Guillaume le Bastard, le français devient la langue officielle de la cour d’Angleterre, des tribunaux et du Parlement (son influence ira décroissant à partir du XIVème siècle).

C’est François Ier qui assoit définitivement la victoire du français sur les autres dialectes et les patois. Il fonde le Collège des Trois Langues où des cours sont dispensés en français ce qui était révolutionnaire pour l’époque. Mais surtout, il signe en 1539, l’ordonnance de Villers-Cotterêts qui stipule que toutes les pièces judiciaires du royaume doivent être désormais rédigées en français et qui impose l’usage de cette langue à tous les sujets du roi de France.

De par cette décision politique, le français qui était au départ un dialecte parmi d’autres accède au statut de langue officielle et va étendre son influence dans les régions contrôlées par le roi. La décision de François Ier était surtout destinée à lutter contre le latin que les puristes présentaient comme la langue noble par opposition à la vulgarité du dialecte francien.

Il faudra plusieurs décennies pour faire admettre que le français peut rivaliser avec le latin en tant que langue de la poésie et de la littérature, les écrivains humanistes et ceux de la Pléiade vont livrer pour ce faire d’âpres combats. Mais l ‘ordonnance de Villers-Cotterêts porte également un coup sévère à l’expansion des langues régionales car le pouvoir central n’aura de cesse désormais d’imposer le français comme langue véhiculaire.

C’est effectivement ce qui se produit à la Révolution. Les idées des révolutionnaires doivent être rapidement propagées et comprises par le plus grand nombre possible de gens, aussi est-il indispensable de promouvoir le français par tous les moyens possibles.

En 1794, Barère dénonce à la tribune de la Convention montagnarde les périls que font courir à la Révolution les idiomes anciens, les patois et les dialectes. Il a cette phrase célèbre « Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton, l’émigration et la haine de la République parlent allemand, la contre-révolution parle italien et le fanatisme parle basque ». La même année, l’abbé Grégoire expose une politique d’uniformisation linguistique qui passe par l’éradication des patois et des dialectes au profit exclusif du français : « (…) On peut uniformiser la langue d’une grande nation de manière que tous les citoyens qui la composent puissent sans obstacle communiquer leurs pensées. Cette entreprise, qui ne fut pleinement exécutée chez aucun peuple, est digne du peuple français, qui centralise toutes les branches de l’organisation sociale, et qui doit être jaloux de consacrer au plus tôt, dans une République unie et indivisible, l’usage unique et invariable de la langue de la liberté ».

La même année, Il est stipulé que tout fonctionnaire qui écrirait une autre langue que le français dans le cadre de ses fonctions sera destitué et condamné à six mois d’emprisonnement. Il est également décidé de doter chaque commune de campagne des départements où les habitants ont l’habitude de s’exprimer dans une langue étrangère -c’est à dire un patois- d’un instituteur de langue française et les élèves ont pour obligation d’apprendre à parler français. Des manuels rédigés en français sont mis à la disposition des instituteurs.

Au cours des XIXème et XXème siècles, les régimes successifs s’accordent tous à développer une politique linguistique tendant à imposer le français au détriment des langues régionales, à tel point que beaucoup de Français ne soupçonnent pas que notre pays est aujourd’hui encore un État plurilingue où plusieurs langues sont encore parlées :

– le breton dans certaines régions de Bretagne;
– le corse en Corse;
– le catalan dans le sud-est;
– le basque dans le sud-ouest;
– l’occitan dans le midi;
– l’allemand en Alsace et en Lorraine;
– le néerlandais, à proximité de la frontière belge.

Ecoutez ce reportage concis et très précis diffusé sur Franceinfo le 23/05/2018.

Consultez cet excellent site animé par J. Leclerc qui vous donne de précieux renseignements sur les langues régionales en France métropolitaine et en outre-mer.

 

Dialectes et patois

Entre le Vème et le XIIème siècles, les invasions diverses et la vie féodale favorisent la fragmentation dialectale.

Il est fréquent d’opposer dialecte à langue.

Un dialecte est un système de signes et de règles de combinaisons de ces signes, de même origine qu’un autre système considéré comme la langue, mais n’ayant pas acquis le système culturel et social de cette langue. Le dialecte s’est développé indépendamment de cette langue. Si on se rapporte à la section précédente, on constate que le français, au fond, est un dialecte qui a réussi : il a accédé au statut prestigieux de langue.

Ces dialectes étaient très nombreux à l’origine et se répartissaient en deux grandes zones :

  • les parlers du sud, ou de langue d’Oc;
  • les parlers du nord, ou de langue d’Oil.

Les conditions de vie expliquent en grande partie cette dialectalisation.

Toute la vie des campagnes se concentrait autour du château : les villages et hameaux avaient une organisation sociale dont le centre était représenté par le seigneur. Ce dernier entretenait de multiples contacts avec ses vassaux dont il devait se faire comprendre; par contre, il n’avait que peu ou pas du tout de contacts avec les autres seigneurs de la région. La période féodale s’est notamment caractérisée par un repli sur soi de la noblesse, vivant sur ses terres et veillant en priorité à les soustraire à la convoitise des suzerains.

On a pu observer alors deux tendances :

  • deux territoires sont géographiquement proches mais leurs habitants n’entretiennent aucune relation; des différences de parlers, minimes au départ, s’aggravent au fur et à mesure que le temps passe.
  • deux communautés voisines entretiennent des contacts, par le biais du commerce, par exemple. Logiquement, chaque communauté fait un effort et adapte son parler au parler de l’autre . Les différences subsistent, mais l’écart ne se creuse pas et cela peut provoquer l’apparition de patois.

Un patois est un dialecte social réduit à certains signes (faits phonétiques, règles de construction, mots particuliers) utilisé sur une aire géographique réduite et par une communauté généralement rurale. Le patois est un dérivé de dialecte (langue régionale) et peut également intégrer des changements issus de la langue officielle.

Ainsi que nous l’avons signalé en supra, le français a été considéré par la royauté, puis par la République, comme la langue de l’unité nationale. Il faut pour cela que son écriture -son orthographe- soit stabilisée et que tous les citoyens y aient accès. Le rôle de l’école publique, gratuite et obligatoire, est ici primordial : au XIXème siècle, les instituteurs étaient investis d’une mission sacrée : faire en sorte que les petits paysans acquièrent le français. Il était interdit aux enfants de parler patois dans la cour de l’école; si quelqu’un était surpris à l’utiliser, il s’exposait aux pires brimades de la part du maitre. Les inspecteurs rappelaient fréquemment aux instituteurs de quelles responsabilités ils étaient investis, et dénonçaient le caractère trivial des patois, synonymes d’inculture et de résistance au progrès.

Le XXème siècle marque le déclin des patois. Au début de la Grande Guerre, il a fallu constituer des régiments de Bretons, d’Alsaciens, de « Chtimis », car les gens provenant de régions différentes ne se comprenaient pas forcément entre eux, et parfois même ne comprenaient pas les ordres que les officiers leur donnaient. Le nivèlement entrainé par la Première Guerre mondiale, les progrès de la scolarisation et le développement de la TSF (de la radio) expliquent l’extension du français entre les deux guerres.

A cela doit s’ajouter la volonté affichée du pouvoir central de limiter, sinon d’éradiquer, les langues régionales.

Toutefois, les gouvernements successifs déclarent qu’ils reconnaissent que les langues régionales sont partie intégrante de notre patrimoine. Je vous invite à visionner le film réalisé par Joël Guenoun et diffusé par le Ministère de la Culture. Ce document propose de courtes séquences poétiques illustrant le rôle de la langue française dans la cohésion sociale et le dialogue des cultures. Ouvrant des portes et des fenêtres linguistiques, culturelles, historiques, il constitue également un excellent support pédagogique à explorer avec des enfants ou des adultes francophones ou en cours d’apprentissage du français.

En 2017, une circulaire relative à l’enseignement des langues des langues et cultures régionales définit la politique du Ministère de l’Éducation nationale au niveau des enseignements primaire et secondaire. Elle est à consulter ici.

Le statut des langues régionales est également évoqué dans cet article de Libération du 23/06/2018 qui vous offre en outre une superbe carte mentionnant les différentes langues parlées sur le territoire français avec le nombre de locuteurs estimés concernés.

La délégation générale à la langue française et aux langues de France

Il s’agit d’un site du Ministère de la Culture. J’indique ci-après ses missions telles que figurant sur la page d’accueil.

De tous les liens que nouent les hommes dans la cité, le lien de la langue est le plus fort, parce qu’il fonde le sentiment d’appartenance à une communauté. Parce que la mondialisation des échanges et les progrès de la construction européenne ne cessent de le faire évoluer, les pouvoirs publics sont appelés à réaffirmer une politique de la langue qui, tout en veillant à garantir la primauté du français sur le territoire national, participe à l’effort de cohésion sociale et contribue à la promotion de la diversité culturelle en Europe et dans le monde.

La délégation générale à la langue française et aux langues de France élabore la politique linguistique du Gouvernement en liaison avec les autres départements ministériels.
Organe de réflexion, d’évaluation et d’action, elle anime et coordonne l’action des pouvoirs publics pour la promotion et l’emploi du français et veille à favoriser son utilisation comme langue de communication internationale. Elle s’efforce de valoriser les langues de France et de développer le plurilinguisme.

Le site de la DGLFLF constitue une véritable mine de renseignements. Il est à consulter très fréquemment.

 

Le français passé et à venir

Pour conclure (provisoirement), faites-vous plaisir en écoutant la conférence donnée à l’université de Genève par Alain Rey. Il s’exprime sur la longue histoire et le devenir de la langue française (Conférence donnée lors du 450e anniversaire de l’UNIGE en 2009).

MàJ du 11 novembre 2018

A l’occasion du l’Armistice du 11-Novembre, un bel article sur l’extension du français dans les tranchées a été publié par Le Figaro. Je vous invite à en prendre connaissance.

5 commentaires ont été rédigés, ajoutez le vôtre.

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  1. Merci pour cet article très intéressant !

    En Allemagne, pays où j’enseigne actuellement le français langue étrangère, il existe beaucoup de dialectes, et les étudiants ont du mal à comprendre la différence entre dialecte et langue régionale. Je pourrai désormais leur proposer cet article !

    Le thème des accents est bien sûr également très présent en classe de français langue étrangère : à partir de quel moment un accent étranger gêne-t-il la compréhension et doit-il être corrigé ? Dans quelle mesure faut-il respecter ces accents qui témoignent, comme le dit si bien Eva Joly, du rayonnement du français dans le monde ? Toucher à l’accent, c’est toucher à la personnalité, c’est un sujet délicat.

    Pourtant, ces accents (régionaux et internationaux) font encore l’objet de discriminations en France, comme en témoigne cette sortie de Jean-Luc Mélenchon. Et vous trouverez ici un lien vers un film qui en témoigne : https://culture-fle.de/parler-de-laccent-en-classe-de-langue/

    Publié le 31 octobre 2018 à 11:20
    • Michel Billières

      Merci pour votre commentaire ainsi que pour ce lien qui pointe vers un contenu très intéressant.

      Publié le 1 novembre 2018 à 09:23
  2. JMJ

    Bonjour,

    « Patois » : péjoratif, voire insultant. Signifiant politique, pas linguistique.

    A servi aux pouvoirs à stigmatiser les locuteurs de toutes les langues régionales de France. N’es fondé sur aucune réalité scientifique, contrairement à la définition approximative et dont tous les termes sont contestables proposée dans l’article de M. Billières.

    Il est regrettable que des linguistes crédibles continuent à utiliser « patois » sans s’interroger sur les connotations fortement et définitivement négatives de ce signifiant.

    Même P. Rey et G. Siouffi, dans leur histoire de la langue française, pourtant remarquable en tous points par la remise en question de certaines certitudes, emploient ce terme sans discernement.

    Par ailleurs, les linguistes savent que les frontières dressées entre les « langues » et les « dialectes » sont poreuses et douteuses, étant donné la dimension fortement politique – pas linguistique – de celles-ci.

    En très bref et pour simplifier : est appelée – par un pouvoir – « dialecte » toute langue qui n’est pas celle de ce pouvoir.

    Salutations.

    Publié le 2 novembre 2018 à 12:58
  3. Gerardo Balderas Olachea

    Très claire, précis et intéressant ! Je suis pour la valorisation des langues minoritaires et en danger de disparition dans le monde. Je viens du Mexique, un des pays les plus riche dans le monde au niveau du plurilinguisme.

    Publié le 7 novembre 2018 à 20:12
    • Michel Billières

      Je partage votre opinion,, le plurilinguisme constitue une richesse évidente.

      Publié le 8 novembre 2018 à 15:14

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