Les voyelles nasales en fle

Les nasales, pourquoi tant de [ɛn]? Parce que ces voyelles constituent une source de difficultés récurrentes en FLE. Elles posent de sérieux problèmes à la plupart des apprenants. La correction de ces sons est longue, exigeante et impliquante. Elle est très technique. Elle n’est pas toujours couronnée de succès. Beaucoup d’apprenants ayant une excellente connaissance du français et une bonne prononciation sont souvent trahis par leur façon de prononcer les voyelles nasales. Dans cet article, je vais envisager les erreurs les plus fréquentes, en poser le diagnostic, et commenter les procédés de remédiation suggérés. Toujours en vertu du principe selon lequel le professeur doit savoir précisément ce qu’il fait quand il applique une technique corrective. Ceci est d’autant plus nécessaire que le travail de correction demande un investissement certain de la part de l’enseignant. Il est très physique. La gestualité facilitante joue un rôle majeur. Le corps est sollicité de façon visible.

 Les caractéristiques des nasales.

 Qu’est-ce qu’une nasale?

Un petit rappel utile:

 
points communs différences
voyelle
nasale
l’air expiré passe par les fosses nasales en raison
de l’abaissement de la luette, partie mobile située
à l’arrière du palais
aucune entrave au passage de l’air
qui s’échappe librement par la cavité buccale
consonne
nasale
entrave au passage de l’air dans la cavité buccale:
occlusion en un point donné:apico-dental pour [n], bilabial pour [m]

Ceci étant illustré par ce schéma:

Productions nasales. Source: J. Mazel Phonétique et phonologie dans l'enseignement du français Paris, Nathan, 1980

Productions nasales. Source: J. Mazel Phonétique et phonologie dans l’enseignement du français Paris, Nathan, 1980

Une animation sympathique sur les voyelles nasales réalisée par le CIEL de Bretagne est à consulter sur YouTube.

Combien de voyelles nasales en français ?

Dans son système maximaliste, le français comprend 4 voyelles nasales: /ɛ̃/ ; /œ̃/ ; /ɔ̃/ ; /ɑ̃/.

Ce système peut être ramené à 3 unités. L’opposition /ɛ̃/ – /œ̃/ est en voie de disparition au profit du timbre /ɛ̃/.

Pour le moment, il est important de mettre en place les trois phonèmes pour lesquelles l’opposition est toujours bien observée par tous les Français : /ɛ̃/ ; /ɔ̃/ ; /ɑ̃/.

En ce qui concerne /œ̃/,  il est naturel que les élèves étrangers vivant dans les régions concernées en fassent l’apprentissage puisque ce timbre est encore vivant dans le sud de la France notamment.

On assiste également depuis peu à des phénomènes de confusions entre /ɑ̃/ et les deux autres nasales /ɛ̃/ et /ɔ̃/.  Ceci qui pourrait laisser supposer à terme  la raréfaction et/ou la disparition de l’un de ces deux sons. Les voyelles nasales du français seraient ainsi ramenées à deux unités.

 Le diagnostic de l’erreur concernant une voyelle nasale.

J’ai recours à la terminologie de la méthode verbo tonale d’intégration phonétique (MVT). Par rapport à la voyelle orale dite correspondante, une voyelle nasale est:

  • moins tendue du fait de l’abaissement de la luette, la partie mobile située à l’arrière du voile du palais (le palais mou), libérant l’accès à la cavité nasale;
  • plus sombre, ce qui est normal la nasalité convoquant un résonateur supplémentaire. L’air expiré s’échappe par les fosses nasales en plus de la cavité buccale.

Ce qui est suggéré par cette figure dans la page du blog intitulée erreurs vocaliques sur l’axe de la tension.

 L’activité de correction phonétique portant sur les voyelles nasales.

Les techniques sont particulières. Les procédés de correction mis en œuvre s’éloignent quelque peu des procédés basiques employés en MVT. Ils empruntent à l’approche articulatoire. Et, comme mentionné en introduction de l’article, l’investissement gestuel et corporel est ici important.

L’ensemble du travail de correction phonétique s’appliquant aux nasales est résumé dans le tableau synoptique ci-après.

  • La colonne de gauche inventorie les différents procédés utilisés par l’enseignant. J’en ai relevé 15 qui vont être commentés dans la suite de l’article;
  • La colonne centrale recense les 4 erreurs possibles pouvant affecter la production d’une voyelle nasale en français ;
  • La colonne de droite propose les procédés à utiliser en fonction de l’erreur constatée. Ceux qui sont sur la même ligne sont à utiliser en même temps. Le passage à la ligne suivante suggère une progression si la correction échoue. Dans tous les cas, il est possible de combiner les différents procédés d’une même case de différentes façons. C’est une question d’opportunité. Tout dépend de l’élève, de la façon dont il réagit.
Correction des voyelles nasales en fle

Correction des voyelles nasales en fle

 Les types d’erreur et leur correction.

Production d’une voyelle orale + [n].

C’est une erreur très fréquente. L’apprenant produit [an] au lieu de [ɑ̃], [ɛn] à la place de [ɛ̃], etc. C’est un excès de tension; il produit un son parasite supplémentaire [n]. Les procédés de correction vont viser à faire disparaître la consonne nasale superflue et à favoriser la production de la voyelle nasale attendue.

Tout d’abord, le professeur utilise en même temps les procédés

1. intonation descendante car elle enlève naturellement de la tension;

4. débit ralenti car le fait d’allonger les syllabes provoque également un gaspillage de tension;

5. main, buste, tête accompagnant spontanément l’intonation descendante. Ce relâchement corporel visible -geste de la main vers le bas, inclinaison du buste, de la tête- que l’élève peut imiter , agit au niveau de la macro motricité. Un relâchement corporel contribue à la détente  car il se répercute sur la tension des organes phonatoires.

Si cela ne parvient pas à régler le problème, l’enseignant peut avoir recours à

10. suppression de la consonne parasite [n]. Le professeur fait produite une voyelle orale: si l’élève prononce [ɛn], il lui fait entendre  [ɛ]; si il réalise [an], l’enseignant prononce [a]. L’élève n’a généralement aucune difficulté pour reproduire ces modèles. C’est alors que l’enseignant enchaîne sur le procédé n°

11. nasalisation d’une voyelle orale en cours d’émission. Il fait prononcer, avec la même gestuelle, en intonation descendante et en allongeant exagérément la durée de la voyelle orale qu’il nasalise  en milieu de production soit un passage de [a] à [ɑ̃].

Il faut bien comprendre la logique qui consiste à enlever de la tension. La prosodie et la gestualité facilitante utilisées à bon escient contribuent naturellement à éponger l’excès de tension. Les procédés 1 à 5 sont présents en toile de fond. Ce sont des constantes qui doivent toujours être utilisées. Les autres procédés se greffent dessus. Ils sont à utiliser en fonction des circonstances, des réactions des élèves. Ils constituent autant de variantes remédiatrices qui marchent avec un élève et n’ont aucun effet sur un autre.

Le problème peut subsister. Ou l’enseignant opter pour une autre stratégie. Il peut décider d’employer deux autres procédés, les  n°

11. passage par [m]. Le professeur substitue la consonne nasale [m] à l’autre consonne nasale [n] et demande à l’élève de prononcer [am] en allongeant la durée de la consonne. L’élève répète 2 ou 3 fois de suite. Le professeur prononce à nouveau. Cette fois-ci, il entrouvre légèrement les lèvres. Sa main, placée au niveau de son visage à proximité immédiate de la bouche est en pronation (procédé n° 6). Le pouce s’écarte légèrement des autres doigts au moment de l’ouverture labiale.  Il y a redondance au niveau de la prise d’information visuelle. Si le procédé fonctionne, l’élève produit alors une sorte de voyelle dont il va falloir maintenant améliorer le timbre.

Quelle est la logique de ce procédé? Les voyelles et les consonnes nasales ont en commun d’être produites avec l’abaissement de la partie mobile du voile du palais ce qui permet à l’air expiré d’emprunter la voie nasale. Mais, comme rappelé plus haut, il y a une différence entre voyelles et consonnes nasales :

  • Pour les 1ères, l’air ne rencontre aucun obstacle et s’échappe à la fois par la bouche et par le nez.
  • Pour les 2èmes, il y a occlusion au niveau de la cavité buccale : [n] est une apico-dentale, [m} une bilabiale.

Lors de la production de [m], les deux lèvres sont en contact et la masse de la langue est plate dans la bouche, éloignée de l’articulateur supérieur (cf. schéma ci-dessus). Le fait d’entrouvrir les lèvres sans faire bouger la langue libère le passage de l’air en conservant une distance importante entre l’articulateur inférieur et l’articulateur supérieur. Ce qui est le propre de toute voyelle. Et ce que ne permet pas de faire l’articulation spécifique de [n].

Si l’effet désiré est atteint, il faut ensuite travailler le timbre de la voyelle nasale.

 13. opposition voyelle nasale vs [n]. Le procédé est très articulatoire. Prenons l’exemple de [ɑ̃] prononcé [an]. Le professeur indique qu’il ne veut pas entendre [n} qu’il répète plusieurs fois de suite. Il veut au contraire entendre telle ou telle voyelle nasale qu’il répète également à maintes fois. Ce faisant, il

  • exagère sa gestuelle buccale;
  • articule [n] très distinctement et l’élève voit la langue qui monte d’appuyer au sommet des incisives supérieures;
  • articule la nasale visée en exagérant le jeu labial tout en favorisant au maximum l’ouverture. Ceci permet éventuellement à l’élève de constater que la langue ne s’élève pas dans la bouche, contrairement à la consonne.

La combinatoire  3 + 6 + 13 est également très efficace pour faire disparaître la consonne nasale parasite [n]. Ce procédé, très articulatoire, s’appuie sur un geste visuel précis effectué de la main. Dans le cas de [ɑ̃] prononcé [an] le fait de réaliser deux segments (voyelle orale + consonne) demande davantage de temps que celui nécessaire à la production d’une seule unité, soit la voyelle nasale. Laquelle a, toutes choses égales par ailleurs, une durée intrinsèque supérieure à celle de la voyelle orale dite correspondante.

Quand l’apprenant réalise [an], le professeur reprend [vɑ̃] en prononçant la nasale le plus vite possible et en l’accompagnant d’une brusque ouverture de son poing serré à proximité immédiate de la bouche. La rapidité du geste jointe à la rapidité de l’émission sonore est destinée à aider l’apprenant à reproduire une séquence où il amorce le processus de nasalisation (abaissement de la luette) mais n’a pas le temps d’aller jusqu’au bout. En d’autres termes de relever la pointe de la langue jusqu’à produire [n]. Auquel cas il produit effectivement une voyelle plus ou moins correctement nasalisée.

Sur le plan prosodique, l’accélération du rythme est ici accompagnée d’une intonation montante qui permet de mieux marquer la brièveté nécessaire à la réussite du procédé. Le schéma d’intervention complet est donc: 2 + 3 + 6 + 13.

Le professeur se contente d’effectuer ces gestes buccaux sans donner d’indications particulières verbalement. A l’élève de se saisir de l’indice visuel. Rappelons au passage que dans certaines cultures toute remarque portant sur la bouche est déplacée.

 Voyelle orale sans trace de nasalité.

L’élève prononce [a] à la place de [ɑ̃]; il réalise [ɛ] au lieu de [ɛ̃]. L’erreur est là encore imputable à un excès de tension. L’enseignant a recours aux procédés 1, 4 et 5. En fonction de la direction de l’erreur quand l’élève répète, il peut jouer sur l’intonation ⤵︎ ou  ⤴︎ et varier 1/2, 4, 5.

Le procédé n° 11 est également très efficace. L’enseignant doit veiller à ralentir le débit, particulièrement sur la voyelle cible, tout en restant en intonation descendante. Il produit d’abord l’orale qu’il nasalise en cours d’émission. Le fait d’avoir gaspillé de la tension aide à la production de ce geste articulatoire conscient. La gestualité facilitante est également un auxiliaire indispensable. Le professeur doit accompagner la production sonore d’un geste de la main vers le bas (d’une inclinaison de la tête, du buste). Le professeur joue sur la relation naturelle entre macro et micro motricité.

En cas de persistance de l’erreur, les procédés n° 12 et 13 peuvent être mis à contribution.

Voyelle orale partiellement nasalisée.

Cette erreur peut parfois se produire. On a l’impression d’un timbre intermédiaire d’une voyelle orale présentant un début de nasalisation sans pour autant produire l’impression auditive d’un timbre nasal. Il faut encore jouer sur la tension. Il peut y avoir alternance entre élévation et abaissement de la hauteur, soit entre ⤵︎ et  ⤴︎ en faisant intervenir en même temps les procédés n° 4 et 11.

Le procédé visuel n° 7 constitue une aide. Ainsi que le n° 14 que j’appelle « nasonnement » faute d’un terme plus approprié. Ce geste est utilisé dans la méthodologie russe d’enseignement de la prononciation et qui peut donner de bons résultats avec les voyelles nasales labialisées /œ̃/ ; /ɔ̃/ ; /ɑ̃/. Au moment de les produire, le professeur les fait durer de façon exagérée. Dans le même temps, il effectue un geste de la main semblable à celui que l’on ferait si l’on devait allonger les lèvres en l’utilisant. Le procédé peut fonctionner de façon étonnamment fiable. Il convient de se rappeler que le phénomène de labialisation très présent en français est peu répandu dans la plupart des autres langues. Suggérer visuellement par ce geste l’avancée et la projection des lèvres en avant provoque parfois une sorte de mimétisme aboutissant à une réalisation acceptable de la voyelle nasale ciblée.

Les procédés n° 11 et 12 donnent également de bons résultats pour éradiquer cette erreur.

Confusion de timbre entre deux voyelles nasales.

Ce genre d’erreur peut se produire avec certains élèves. Par exemple, chambre est prononcée [ʃɔ̃bʁ] au lieu de [ʃɑ̃bʁ]. L’erreur se situe sur l’axe clair/sombre. C’est l’intonation qui va permettre de la corriger. Il faut prioritairement utiliser les variations de hauteur:  ‘intonation montante et descendante, mettre la syllabe contenant le son cible en sommet ou en creux intonatif.  Et se laisser guider par les réactions de l’apprenant.

Le procédé n° 15 de la prononciation inversée donne de bons résultats. Pour obtenir [ɑ̃] alors que l’élève vient de prononcer un son trop sombre [ɔ̃], il faut « tirer » l’erreur en sens inverse et revenir vers le son cible par paliers successifs, soit:  [im] -> [ẽ] -> [ẽ̜] -> [ɛ̃] -> [ɛ̢̃] -> [ɑ̃] -rappelons que la cédille en dessous d’un symbole phonétique suggère un son plus « ouvert »-.

Il est important de veiller à l’intonation (descendante de préférence), au ralentissement du débit, à la gestualité favorisant l’hypotension. En effet, en même temps qu’on agit sur le timbre, on joue sur différents degrés de tension qu’il faut penser à contrôler. On peut visualiser le procédé et suivre le déroulement des différentes étapes en s’appuyant sur ce schéma.

Démonstration vidéo de l’ensemble des procédés.

Il faut se reporter à la ressource numérique consacrée à la MVT. L’ensemble des procédés de correction décrits dans cet article est scénarisé dans un film pédagogique intitulé Procédés de correction des voyelles nasales.

De plus, de nombreuses vidéos montrent des interactions prof/apprenant portant sur les voyelles nasales. Il faut les choisir dans la vidéographie. Les sons AN et ON sont souvent traités. Les commentaires scripturaux apparaissant à l’écran pour chaque vidéo doivent vous aider à mieux comprendre le travail de l’enseignant.

 

Phoque jonglant avec les nasales (Oh! t’as ri en lisant ça!)

 source image: http://pixabay.com/fr/sceau-boule-jouer-nez-l-équilibre-155628/

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