Le rythme parolier

Le rythme parolier constitue le fondement de l’architecture sonore d’une langue. Il exerce une influence notoire sur les sons de parole. L’intonation est en partie dépendante de lui. Son appréhension correcte est essentielle quand on entreprend l’étude d’une langue étrangère.

Cet article constitue une introduction à la problématique du rythme parolier en phonétique corrective. Il se compose de deux parties. Tout d’abord, je montrerai l’extrême complexité de ce phénomène qui rend délicate toute tentative de définition. Ensuite, j’aborderai l’importance du rythme parolier dans la pédagogie de l’enseignement de la prononciation d’une langue étrangère.

Le rythme parolier, un phénomène complexe.

Trois constats pour commencer.

 ✔︎ Le rythme parolier ne constitue que l’un des innombrables rythmes gouvernant la vie de tout individu.

On distingue :

  • les rythmes intrinsèques. Ce sont des rythmes biologiques : cardiaque, respiratoire, faim vs. satiété, sommeil vs. veille, etc. Les activités motrices telles que la marche ou la parole, l’activité endocrinienne et nerveuse se rattachent également à ces rythmes biologiques. Ils sont appelés intrinsèques car ils présentent rarement ce caractère à l’état pur. Ils dépendent souvent de rythmes extrinsèques;
  • les rythmes extrinsèques. Ils sont extérieurs. Il s’agit, par exemple, de la succession des jours et des nuits, des saisons, les températures, etc.;

Il existe une très forte interdépendance et des rapports réciproques entre rythmes intrinsèques et rythmes extrinsèques.

 ✔︎ La respiration est à la base de la production de la parole.

C’est un rythme intrinsèque: il ne se produit pas de bruit lorsque l’on expire, mais ce courant d’air devient audible dès qu’il est mis en vibration.

 ✔︎ Un signal sonore continu n’est pas informatif, c’est la discontinuité qui est porteuse d’informations.

Le son ne sert à la communication que s’il est découpé dans le temps, avec des temps forts et des temps faibles, des silences, et si ce découpage se reproduit de façon plus ou moins régulière.

Le rythme en trois mots clé.

Trois éléments sont à la base du rythme parolier:

• la structuration. Toute langue présente un certain nombre de structures organisées précisément et appelées à se répéter et à évoluer dans le temps. Chaque langue présente une configuration rythmique originale. Il n’y a pas deux langues ayant les mêmes schémas rythmiques ;

La temporalité. Le temps est l’élément primordial du rythme. Percevoir un rythme, c’est percevoir une suite de sons d’après leur durée, leur intensité et leur hauteur. C’est la combinaison de ces trois paramètres qui produit l’effet rythmique. Chaque langue dispose de ces paramètres à sa façon ;

• La périodicité. Le rythme est caractérisé par le retour de temps marqués à intervalles théoriquement égaux, avec des caractéristiques plus ou moins semblables.

 

La complexité du rythme de la parole.

 Cette complexité est due à l’interaction d’un ensemble de phénomènes tels qu’ils apparaissent dans le schéma ci-après.

le rythme de la parole caractérisé en 3 mots

le rythme parolier en trois mots clé

1.3.1. Le niveau de structuration complexe désigne l’ensemble des paramètres constitutifs de l’infra-structure rythmique:

  • la syllabe
  • le débit et le tempo
  • les accentuations
  • la mélodie
  • les rapports entre voyelles et consonnes successives
  • les pauses
  • la structuration temporelle de l’unité rythmique qui inclue de facto l’ensemble des éléments mentionnés dans cette liste

L’infra-structure rythmique constitue un champ d’études privilégié pour les phonéticiens, phonologues et psycholinguistes.

1.3.2. Pour une langue donnée, l’infra-structure rythmique ne peut être dissociée de l’interaction de phénomènes à 2 niveaux: linguistique et extra-linguistique.

le niveau linguistique comprend le matériau verbal supporté à l’oral par les éléments paraverbaux, autrement dit la prosodie -rythme et intonation-. Il permet de dégager des unités de différents rangs, les décrire formellement, en analyser le fonctionnement, établir les rapports qu’elles entretiennent avec les autres unités -de même niveau, d’autres rangs-.  L’étude du niveau linguistique impose donc de considérer l’organisation de différents structures:

  • prosodique
  • phonétique
  • morphématique

avec déjà un résultat encourageant: le principe de la relation structures rythmiques / structures syntaxico-sémantiques est admis par l’immense majorité des spécialistes.

le niveau extra-linguistique établit les rapports entre l’organisation de la matière phonique permettant la réalisation de suites sonores porteuses de sens et la corporéité de la parole. Écouter comme parler concerne l’ensemble du corps. Le corps d’un individu parlant ne demeure pas immobile: il  bouge (kinésie); ce faisant, il occupe et module l’espace (proxémie).

Ce qui précède permet de préciser que le rythme est à la fois un phénomène de langue et de parole:

  • chaque langue possède une organisation rythmique singulière;
  • cette configuration est activée chaque fois qu’un locuteur actualise la langue en prenant la parole. Les variations idiosyncrasiques interviennent alors. Elles respectent les conventions rythmiques imposées par la langue. Dans le même temps, elles introduisent une variation de nature à compliquer davantage l’analyse des données observables.
La complexité du rythme parolier

La complexité du rythme parolier

En langue maternelle, le rythme parolier est parfaitement intégré à tous les rythmes, biologiques et autres, assurant la perception et la production de la parole par une personne interagissant avec son environnement. Dans une situation de communication normale, les échanges discursifs se déroulent naturellement, sans accroc. Rien ne laisse soupçonner l’extraordinaire complexité de la machine rythmique. Certains auteurs expliquent cette harmonie par l’existence d’une sorte de rythme général, global, régulant tous les rythmes intervenant au cours du processus d’échange langagier.

Il en va tout autrement en langue étrangère. Le dérèglement de la machine rythmique est patent à tous les niveaux:

  • l’infra-structure rythmique constitutive de la matière sonore de la L2 est complétement perturbée;
  • les éléments linguistiques subissent également de nombreux désagréments. Quant au matériau paraverbal, il est considérablement chamboulé: le rythme et l’intonation de la L2 s’avèrent particulièrement rétifs à apprivoiser;
  • Les paramètres extralinguistiques n’échappent pas à ce dérangement général, tant au niveau de la gestuelle qui reste celle de la langue maternelle que de la gestion de l’espace personnel dont les critères culturels peuvent sensiblement différer de ceux de la L2.

En résumé, l’infra-structure rythmique dégage les caractéristiques propres au rythme de telle ou telle langue. Ce rythme, déjà très compliqué à analyser,  ne doit pas être considéré comme un phénomène complexe se suffisant à lui -même. Il est également dépendant de la configuration linguistique et prosodique de la langue. Il a aussi partie liée avec la tonicité générale du corps, par exemple les alternances de tension et de relâchement dont tiennent compte certaines méthodes de correction phonétique.

Rythme parolier et pédagogie d’enseignement de la prononciation en FLE.

Le travail sur le rythme en phonétique corrective.

 De façon générale, le travail sur le rythme du français consiste à faire percevoir et reproduire aux apprenants des suites syllabiques organisées autour de groupes rythmiques.

Un groupe rythmique est défini comme une suite de syllabes dont la dernière est accentuée. Cet accent, appelé tonique, final, de durée, de groupe, etc., se caractérise, par rapport aux autres syllabes du groupe, par:

  • une durée syllabique supérieure;
  • une montée ou une descente de la voix le long de cette syllabe;
  • la possibilité de réaliser une pause immédiatement après.

Le travail d’intégration phonétique prend l’accent final comme point de repère. Les activités consistent à parvenir à identifier la syllabe porteuse d’abord dans un groupe rythmique puis dans des groupes successifs. Le but est d’amener les apprenants à percevoir la régularité rythmique du français: théoriquement, toutes les syllabes sont de même longueur et ont tendance à se produire à intervalles réguliers.

 Ainsi, la perception et la production du rythme en français s’organisent autour du retour périodique de syllabes accentuées. Ces proéminences rythmiques sont de véritables balises:

  • elles jouent le rôle de saillances perceptives, de points de repère majeurs. Elles coïncident notamment avec des limites de groupes syntaxiques et sémantiques;
  • en production, elles fournissent un marquage donnant une possibilité supplémentaire à l’apprenant d’organiser son énonciation.

Les comptines et petits poèmes sont également souvent sollicités sous forme de jeux phonétiques. Ils se fondent sur le principe d’eurythmie. Ils présentent un caractère plaisant et harmonieux à l’oreille en raison des combinaisons agréables de sons. Leur  composition rythmique est également mise en valeur. Ces indices peuvent être perçus par des apprenants. Ces courts extraits poétiques permettant de jouer avec les sonorités peuvent aussi être source de plaisir pour eux.

Certaines activités sont précédées d’exercices de relaxation. Il s’agit de se détendre avant d’aborder le travail phonétique. Ceci a pour effet de faire disparaître le stress et réguler la respiration. L’apprenant qui se détend installe la respiration naturelle dite costo-abdominale -celle qui nous avons juste avant de nous endormir-. Il s’ouvre davantage aux activités de remédiation.  Comme indiqué plus haut, au niveau physiologique la parole est produite en expirant l’air des poumons. Cette production de parole modifie considérablement le rythme respiratoire. Au cours de la respiration simple, les débits d’air sont très importants. Pendant l’expiration, le débit est supérieur à 10 litres par minute. En phonation, il peut l’être de dix à vingt fois plus. Et la production phonatoire modifie sensiblement le rythme respiratoire. On ne peut pas ne pas en tenir compte! J’ajouterai que la fréquence respiratoire est de 10 à 20 fois par minute. Elle dépend de maints facteurs: l’état psychique du sujet, son âge, son sexe entre autres.

Ce qui précède permet de souligner que, quand on traite du rythme de la parole, le physiologique et le psychologique modulent le linguistique.

Définition et portée du rythme en phonétique corrective.

Le rythme parolier est un phénomène tellement complexe que le définir exhaustivement constitue un véritable défi.

La définition que je propose est forcément restrictive. Elle est opératoire dans le cadre de la correction phonétique. Le rythme parolier est marqué par les contrastes perçus en termes de durée, hauteur, intensité entre les syllabes successives d’une suite sonore.

Ces contrastes concernent au premier chef les paramètres relevant de l’infra-structure rythmique. L’apprenant est dans une situation de handicap linguistique; il est fonctionnellement sourd aux spécificités sonores constituant l’essence même du rythme parolier en français. Il appartient au praticien de phonétique corrective de lui permettre un accès à ce nouvel univers sonore.

L’amélioration de la prononciation en L2 passe prioritairement par la maîtrise progressive de l’ensemble des paramètres de l’infra-structure rythmique. Celle-ci influence directement

  • certaines configurations intonatives. Par exemple, la suite sonore Cette jeune fille étudie le français à Toulouse peut être réalisée en un, deux ou trois groupes rythmiques. Si je produis la séquence en un seul groupe rythmique, cela m’oblige à accélérer le débit. Si je la réalise en 3 groupes -ce qui est beaucoup plus naturel-, le débit est plus lent, les montées ou descentes de la voix affectent les syllabes accentuées [fij], [se] et (luz] qui sont allongées, une pause virtuelle ou non peut immédiatement les suivre. En outre, sur le plan temporel, je puis avoir l’impression perceptive d’un équilibre temporel: les 3 groupes auraient sensiblement la même durée. Cet exemple illustre bien une phrase que l’on retrouve dans maints manuels de phonétique: « le rythme constitue le moule de l’intonation dont il est inséparable »;
  • la réalisation des voyelles et des consonnes en fonction de leur place dans une syllabe accentuée ou atone, du caractère ouvert ou fermé de la syllabe, etc.

Améliorer la perception de l’infra-structure rythmique consiste à mette en œuvre une batterie de procédés correctifs adaptés. Mais il ne faut pas se cantonner à une vision strictement phonétique. Car elle est très réductrice. Le schéma en supra rappelle que la portée du rythme parolier prend une tout autre dimension quand on envisage les rapports de l’infra-structure rythmique avec

  • l’organisation du système linguistique. Par exemple, quels morphèmes sont directement concernés par telle ou telle manifestation sonore et pourquoi?
  • l’extralinguistique, ou dit autrement, l’intervention et la participation de l’ensemble du corps en perception et production de la parole. On aborde alors plusieurs dimensions: phonétique communicative, interactionnelle, psychologique et culturelle.

J’ai déjà évoqué ces questions. Par exemple ici. Ou encore là. Dans le cadre de cet article, il est important de prendre conscience que le rythme parolier doit être traité en priorité et avec une grande exigence en phonétique corrective appliquée au FLE. Mais il ne doit pas être abordé isolément. Il subit l’influence d’une foule d’autres rythmes. Dans le même temps, il exerce une action sur de multiples rythmes.

singing-18382_1280Source image: Pixabay

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