Phonation et gestualité parolière

Rédigé par Michel Billières le

La phonétique est la science étudiant les sons de la parole. Ceux-ci sont produits de façon dynamique. Ils sont le résultat de gestes phonogènes liés à l’activité motrice des organes dits phonatoires. Cette gestualité très spécialisée et quasiment invisible est partie intégrante d’une gestualité corporelle globale produisant en permanence des gestes communicatifs qui sont nécessairement associés à la parole. Ce qui suscite l’intérêt du phonéticien comme celui de l’enseignant de fle.

Gestualité corporelle et gestualité phonogène. 

La parole est mouvement.

L’articulation d’un son constitue un geste articulatoire complexe. Il résulte du déplacement coordonné de plusieurs organes mobiles, chacun se mouvant à sa propre vitesse. A l’intérieur d’une syllabe, les sons contigus exercent les uns sur les autres une influence réciproque due au phénomène de co-articulation. Des syllabes successives s’organisent en intonèmes.  Ceux-ci correspondent à des mouvements intonatifs produisant des variations de hauteur alternant entre des montées et des descentes selon les règles et contraintes propres à une langue donnée.

La production de cette gestualité phonogène n’est pas uniquement fonction des mouvements musculaires circonscrits dans la zone des organes  dits de la phonation. Elle nécessite l’engagement du corps dans son ensemble. Toute prise de parole s’accompagne de la production spontanée de gestes paraverbaux, produits par des battements de la tête et des mains. Ils

  • ponctuent, rythment le discours;
  • s’attachent à la mélodie;
  • structurent l’activité communicative;
  • établissent le lien direct entre la production de la parole et l’organisation musculaire tonique de l’ensemble du corps.

Un praticien de phonétique verbo-tonale -enseignant, orthophoniste- a l’habitude de considérer la relation naturelle entre la

  •  micro-motricité:gestualité phonogène, fine correspondant à l’activité des organes de la phonation;
  • macro-motricité: gestualité corporelle globale.

Un pionnier de la psycho-phonétique abonde également dans ce sens.

La façon de prononcer est un langage phono-gestuel. Les organes de la parole gesticulent à l’instar des mains, des bras, du corps. Ce qui distingue le langage phono-gestuel des gestes visibles, c’est leur dimension réduite d’une part, et leur intégration parfaite à la parole non gestuelle d’autre part. Ils nous échappent non parce qu’ils échappent à l’oeil nu, mais parce qu’ils sont convertis, masqués, par les mots qu’ils véhiculent” (Fónagy, 1990, 71).

La corporéisation de la parole.

Ce principe de macro/micro-motricité établit la relation entre mouvements paroliers et corporels dans une interaction. Pour rappel, dans le processus d’oralité, 3 systèmes principaux sont convoqués qui agissent dans une parfaite synergie  (en L1 du moins, en L2 ce peut être bien plus chaotique) comme rappelé dans la figure suivante:

La relation parole/mouvement dans l’interaction peut expliciter

La redondance : on retrouve la même signification dans le verbal et le non verbal. Un froncement de sourcils, un rictus expriment la colère.

L’anticipation, souvent amplificatrice : un geste, une mimique annoncent qu’on va dire quelque chose d’important.

La contradiction ou la différenciation : on cligne de l’oeil pour indiquer qu’on ment.

L’élargissement du cadre de l’interaction : deux amis se querellent mais leur comportement non verbal indique que leur amitié n’est pas remise en cause.

Le remplissage ou l’explication des silences : on claque les doigts en signe d’impatience quand on ne trouve pas ses mots.

L’organisation ou la régulation des échanges verbaux : je parle et je fais comprendre à mon interlocuteur que je vais lui céder la parole en le regardant plus intensément, en adoptant un autre débit, en accentuant des gestes phatiques.

L’expression motrice des émotions et des sentiments suscités par le message verbal (mimiques, changements de posture, gestes d’approbation ou de dénégation…).

Une explication de la relation naturelle entre la gestualité corporelle globale et la gestualité phonogène qui lui est associée peut être avancée en utilisant des arguments :

– ontogénétiques. Le cri du bébé est un mouvement musculaire, inconscient, mécanique et réflexe. Il témoigne de la réaction de l’organisme et se situe toujours dans l’affectivité de l’enfant. L’engagement musculaire est indispensable pour que le cri se réalise. Un enfant en colère a tout son corps tendu, arqué, et pousse un cri intense. L’enfant s’endormissant a un corps relâché et une voix faible. Aux stades du babillage et de la lallation, l’intensité et la mélodie de la voix sont toujours le résultat des mouvements du corps tout entier, à un certain degré de force et de rythme. On assiste ensuite au développement progressif de la motricité et la parole se localise dans une zone plus restreinte (décrite par la phonétique physiologique). Mais la parole dépend toujours de l’état du corps tout entier : une personne fatiguée a une voix peu forte, un rythme ralenti et une intonation monotone; une personne dont le corps gesticule et est animé manifeste au contraire une grande richesse rythmique et intonative.

– phylogénétiques. Selon les théories gestualistes sur l’origine et l’évolution du langage qui ont la faveur des spécialistes contrairement aux théories auditivo-vocales, les premiers hommes étaient certainement plus gestualisants que vocalisants et les gestes ont vraisemblablement été premiers. Le passage à la parle s’est fait par la gestuelle buccale : les gestes techniques et expressifs s’accompagnent normalement des mouvements des lèvres et de la langue. Les organes phonatoires bougent à l’unisson des mains et des bras et produisent ainsi des sons articulés qui serviront progressivement à désigner les gestes et à les remplacer.

Classification des gestes accompagnant la parole.

En tant que phonéticien spécialiste de didactique du fle, j’ai été très tôt intéressé par cette question qui, d’une part constitue un repère commode dans la jungle des gestes corporels et faciaux, et d’autre part fournit un commentaire au dictionnaire des gestes bien connu des enseignants de FLE (Calbris et Montredon, 1986).

Il existe plusieurs modèles de classification des gestes. Argentin (1989) en propose une revue critique. Ce psychologue constate que dans les différentes approches du comportement non verbal

… on décrit très souvent, on interprète peu, on explique rarement, on n’intègre jamais” (Argentin, ibid., 140).

La classification de Cosnier, très connue et très accessible, permet d’établir un parallèle aisé avec les activités du fle. L’auteur la reprend dans plusieurs de ses publications. Nous en rappelons les grands principes en renvoyant à Cosnier (1985, 694).

Les interactants utilisent des gestes “extra-communicatifs”

  • de confort : changements de position et de posture;
  • autocentrés : automanipulation corporelle -se gratter le nez, se passer la main dans les cheveux…-, balancement rythmique…;
  •  ludiques : centrés sur des objets : jouer avec un stylo, gribouiller sur une feuille, allumer une cigarette…

Ils emploient également des gestes “communicatifs”.

Parmi ceux-ci, les quasi linguistiques tiennent une grande place. Ce sont des gestes conventionnels associés à une expression verbale caractéristique produite avec une intonation spécifique. Ils sont souvent employés sans recours à la parole, leur connotation culturelle étant suffisamment marquée pour assurer l’intercompréhension. C’est pour cette raison que ce sont ces gestes qui sont décrits, avec les différentes expressions verbales s’y rattachant, dans plusieurs travaux de fle.

Les syllinguistiques sont des gestes coverbaux, càd associés nécessairement à la parole. Cosnier les classe en paraverbaux, idéographiques, expressifs et illustratifs.

Au sein des gestes illustratifs, Cosnier dégage des sous-catégories:

  • les déictiques désignent le référent. Ex. pointage du doigt;
  • les spatiographiques schématisent une structure spatiale;
  • les kinémimiques miment l’action du discours par une mise en jeu globale du corps;
  • les pictomimiques dessinent le référent dans l’espace.

Classification offrant des repères pour l’enseignant désireux de travailler sur le geste en classe. Simplement, il convient de ne pas oublier qu’un geste

  • est mobile par définition alors que le tableau synthétique ci-dessous évoque des gestes figés;
  • n’acquiert sa pleine signification que dans un contexte donné;
  • qu’il dépend de ceux produits avant et après lui;
  • est un produit culturel (j’y reviendrai dans une autre publication).

La classification des gestes accompagnant la parole (Cosnier, 1985; 1987).

Bibliographie.

ARGENTIN, G. 1989. Quand faire c’est dire… Liège-Bruxelles : Pierre Mardaga éditeur, 1989, 249 p

CALBRIS, G.; MONTREDON, J. 1980. Oh là là! Expression intonative et mimique. Paris : Clé international, 1980 (livre de l’élève, livre du professeur, films fixes, cassettes)

CALBRIS, G.; MONTREDON, J. 1986. Des gestes et des mots pour le dire. Paris : Clé international, 1986, 159 p

COSNIER, J. 1985. L’évaluation de la gestualité communicative en 1985. Bulletin d’Audiophonologie ( 5 & 6), 675-686, 687-700.

COSNIER, J. ; KERBRAT-ORECCHIONI, C. 1987. Décrire la conversation. Lyon: Presses universitaires de Lyon.

DE LANDSHEERE, G., DELCHAMBRE, A. 1979. Les comportements non verbaux de l’enseignant. Paris, Bruxelles : Fernand Nathan, Éd. Labor, 1979, 230 p

FONAGY, I. 1990. Les langages de la voix. pp. 69-84 In ABY, J.-M; ALES, C.; SANSOY, P. (dir.) L’esprit des voix. Études sur la fonction vocale. Grenoble : La Pensée sauvage Éd., 245 p


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