Santé auditive et surdité précoce

Notre ouïe est en danger. Notre santé auditive menacée. Insidieusement. La surdité auditive est un handicap invisible qui se répand et pourrait aboutir à une nouvelle pandémie. En France, elle constitue le handicap le plus répandu. Et affecte plusieurs millions de personnes.

La surdité: des chiffres alarmants.

Dans le monde.

Plus de 5% de la population mondiale, soit 360 millions de personnes, souffre de déficience auditive incapacitante (perte d’audition supérieure à 40 décibels (dB) dans la meilleure oreille chez l’adulte et à 30dB dans la meilleure oreille chez l’enfant) – soit 328 millions d’adultes et 32 millions d’enfants. La plupart vivent dans des pays à revenu faible ou intermédiaire.

Environ un tiers des personnes de plus de 65 ans sont touchées par une perte d’audition incapacitante. La prévalence de ce trouble dans cette tranche d’âge est la plus élevée en Asie du Sud, en Asie-Pacifique et en Afrique subsaharienne. Source: OMS, mars 2015.  Je cite également un communiqué de presse de l’OMS daté du 27/02/2015. Les chiffres donnent froid dans le dos:

Quelque 1,1 milliard d’adolescents et de jeunes adultes sont exposés au risque de déficience auditive à cause de l’utilisation dangereuse de dispositifs audio personnels, dont les smartphones, et de l’exposition à des niveaux sonores nocifs dans certains lieux de loisirs, comme les boîtes de nuit, les bars et les événements sportifs, selon l’Organisation mondiale de la Santé. La déficience auditive a des conséquences potentiellement dévastatrices sur la santé physique et mentale, l’éducation et l’emploi.
Les données provenant d’études dans les pays à revenu intermédiaire et élevé analysées par l’OMS indiquent que chez les adolescents et les jeunes adultes de 12 à 35 ans, près de 50% s’exposent à des niveaux sonores dangereux résultant de l’usage de dispositifs audio personnels et qu’environ 40% sont exposés à des niveaux sonores nocifs dans des lieux de loisirs. Un niveau sonore dangereux peut être par exemple l’exposition à plus de 85 décibels (dB) pendant huit heures ou plus de 100 dB pendant 15 minutes.  Source: OMS, fév. 2015.

Selon certaines prévisions, plus de 1 milliard de personnes seront atteintes de troubles auditifs perturbants en 2050.

En France.

La 19ème Campagne Nationale d’information et de prévention dans le domaine de l’audition s’est tenue le 10 mars dernier. L’opportunité d’alerter la population sur ces fléaux que constituent la malentendance et la surdité précoce. La déficience auditive concerne près de 10 millions de personnes dans notre pays.

Commençons par les jeunes. Une étude réalisée à l’automne, intitulée Les jeunes et le monde sonore,  livre de précieuses indications sur les comportement des (pré-) ados et les réactions parentales. Quelques chiffres:

La sensibilisation aux risques auditifs

✔︎ 1 parent sur 3 (28%) ne sait pas évaluer l’audition de son enfant de 0 à 6 ans.

✔︎ Les jeunes se disent sensibilisés aux risques auditifs: 95% des 7-12 ans se disent sensibilisés ainsi que 80% chez les ados; Ils le sont par leurs parents… Loin devant les professionnels de santé;

✔︎ 35% des parents de 0-6 ans estiment que leur enfant a été sensibilisé. Toutefois, 1 parent sur 4 (22%) et 1 ado sur 3 (34%) considèrent que les risques auditifs concernent moins les enfants que les adultes;

✔︎ Les jeunes et les parents ont tendance à ne pas agir face à un trouble de l’audition:

• Les 7-12 ans à 41% : « je ne l’ai pas dit à mes parents »
• et pour ceux qui en ont parlé : « mes parents m’ont emmené chez le médecin », à 26% • Les 13-19 ans à 43% : « je n’ai rien fait »
• Les parents des 0-6 ans à 18% n’ont rien fait.

 

L’écoute au casque

✔︎ Les 13-19 ans déclarent écouter avec un casque et/ou des écouteurs 2 heures en moyenne par jour.

Le casque audio/écouteurs est plus fréquemment utilisé chez soi puis lors des déplacements sur les longs trajets, pour toutes les tranches d’âge. Les jeunes écoutent au casque principalement pour s’isoler:

• Pour 91% des ados
• Pour 84% des 7-12 ans
• Et, d’après leurs parents, « pour l’isoler pour 63% des 0-6 ans ».

✔︎ 62% des parents de 0-6 ans, dont le plus jeune enfant utilise un casque, déclarent (soit 21% des parents) : « il m’arrive d’entendre ce que mon enfant écoute sous son casque »

✔︎ D’après leurs parents, près d’1 enfant sur 10, entre 0 et 2 ans, s’endort dans son lit avec un casque sur les oreilles. Ce qui est complètement irresponsable de leur part!

Ce dernier point concerne aussi de nombreux ados. Ce comportement constitue un danger supplémentaire. Il augmente de façon significative les risques de troubles auditifs.

Cette étude est passionnante et superbement présentée au moyen d’infographies. Vous pouvez -et devez- en consulter deux versions:

La santé auditive en France et les risques de surdité.

J’ai tenté de résumer les principales données dans l’infographie ci-dessous.

Si vous êtes perturbés par la notion de décibel, personne ne vous en voudra, vous pouvez aller consulter une échelle de niveaux sonores bien présentée en cliquant à droite.

Comment la surdité survient-elle?

L’exposition prolongée à des bruits trop intenses constitue une cause importance de survenue de déficits auditifs parfois irrémédiables. Les médecins spécialisés constatent les ravages dus au trauma du samedi soir: musique assourdissante, soirée qui se prolonge dans une ambiance festive et… soit c’est comme un brusque coup de marteau, le bruit fait tout à coup terriblement mal c’est le déclenchement de l’hyperacousie… ou bien le lendemain au réveil des sifflements ou des bourdonnements ne laissant aucun répit. Ce sont des acouphènes. Ces bruits fantômes, seulement perceptibles de ceux qui en souffrent, transforment leur vie en un véritable cauchemar.

La surdité précoce en augmentation.

Le danger réel est le vieillissement prématuré du système auditif de nombreux ados qui risquent fort de se retrouver vers la quarantaine avec les oreilles d’un senior… Et ce en raison de leurs pratiques d’écoute de la musique. Certains reconnaissent d’ailleurs éprouver un effet euphorisant quand il l’écoutent (très) fort.

Les jeunes hypothèquent leur capital santé auditive: durée d’exposition trop importante – plusieurs heures par jour-,  à des intensités trop élevées -certains baladeurs vont jusqu’à 100 dB là où il ne faudrait impérativement pas dépasser 85 dB- en utilisant des casques ou des écouteurs auriculaires, participation à des concerts en plein air où la musique rugit plusieurs heures durant à 130 dB – ce qui équivaut à se tenir à proximité du réacteur d’un avion en train de décoller.

Les chiffres sont là et sont alarmants. Vous pouvez les consulter dans les multiples brochures éditées par l’INA (référence de cet excellent site en fin d’article). De récentes enquêtes révèlent que près d’un jeune sur 2 souffre de bourdonnements ou de sifflements dans les oreilles en raison d’exposition à des sources sonores élevées; 1 jeune sur 2 reconnaît ressentir de la fatigue ou des maux de tête. Une enquête de 2015 révèle que

  • 1 jeune sur 2 déclare qu’il serait concerné par des troubles de l’audition et 59 % attendent que cela passe.
  • Déjà en 2014, 50% des 16 -34 ans interrogés à l’occasion de l’enquête annuelle JNA avaient indiqué souffrir d’acouphènes passagers ou permanents.

Ce qui ne laisse pas d’être inquiétant:

  • Pour la santé auditive de la génération des 13-25 ans. D’ailleurs, lors de ce sondage, 1 jeune sur 2 disait avoir ressenti (fréquemment ou de temps en temps) de la fatigue ou de la lassitude, 42% des maux de tête;
  • Pour les capacités d’apprentissage chez ceux consommant de manière excessive le MP3. Outre le risque de séquelles sur le système auditif, cette omniprésence de musique amplifiée entraîne une saturation des aires du cortex auditif. La disponibilité cognitive aux apprentissages s’en trouve alors altérée.

Comment se produit ce dérèglement auditif qui est pratiquement toujours  irréversible. La personne touchée devra vivre avec ces bruits envahissants toute sa vie durant. Et ne recouvrera jamais son audition antérieure. Pour comprendre cela, rappelons quel est le fonctionnement de l’oreille et la fragilité des cellules sensorielles auditives.

Un rappel du fonctionnement de l’oreille

…pour comprendre ce qui se produit. L’ouïe est le sens le plus important pour communiquer avec les autres. Notre capacité à entendre permet d’écouter, de parler, d’échanger des messages avec autrui très rapidement. Le fait de percevoir la provenance de sources sonores peut nous avertir d’un danger quand on traverse la rue par exemple. L’oreille est aussi le gyroscope du corps. Elle est le centre de l’équilibre, elle informe le cerveau sur nos postures et nos mouvements.

L’oreille comprend 3 régions:

  1. l’oreille externe est formée du pavillon canalisant les ondes sonores qui se propagent le long du conduit auditif jusqu’au tympan, entrée de l’oreille moyenne, qu’elles font vibrer.
  2. l’oreille moyenne est un espace rempli d’air renfermant une chaîne d’osselets. La vibration tympanique les met en action. L’un d’eux, l’étrier, est accolé à la fenêtre ovale, porte d’entrée de l’oreille interne. Juste derrière cette fenêtre se trouve un organe d’une extraordinaire complexité, la cochlée. C’est une structure en forme de coquillage comprenant 3 canaux remplis de liquide. Ce tube osseux s’enroule sur lui-même en se rétrécissant progressivement.
  3. l’oreille interne: les vibrations de l’étrier sur la fenêtre ovale sont converties en ondes de pression qui se propagent dans le liquide cochléaire jusqu’à l’organe de Corti, siège de l’audition. C’est là que les vibrations mécaniques des sons sont transformées en signaux électriques par les cellules ciliées de l’organe de Corti. Pour être ensuite transmises au nerf cochléaire.

L’ensemble est d’une extrême complexité. Et est loin d’avoir révélé ses secrets. Les mécanismes du fonctionnement de l’oreille interne ont commencé à être compris dans les années 90. On ne sait pas encore tout des différents mécanismes impliqués lors du passage de l’influx nerveux en direction du cortex auditif ainsi que de la nature des traitements qui y sont associés.

Voici deux très belles vidéos pédagogiques expliquant clairement les grands principes du fonctionnement de l’oreille.

l'audition en bref

L'ouïe et l'oreille

Le risque de destruction irréversible des cellules sensorielles auditives dû au bruit.

Les vidéos vous ont permis de repérer la cochlée dont la partie neurosensorielle, l’organe de Corti, comprend deux types de cellules ciliées:

  • les cellules ciliées internes, disposées sur une seule rangée, dont le rôle est strictement sensoriel. Il y en a environ 3 500;
  • les cellules ciliées externes disposées sur trois rangs amplifient l’intensité sonore et filtrent les fréquences. On en dénombre autour de 12 000.

Chaque oreille dispose à la naissance d’environ 15 000 cellules sensorielles. Certaines se dégradent naturellement et ne se régénèrent pas: c’est le phénomène de presbyacousie en vertu duquel nous perdons la perception des fréquences aiguës au fur et à mesure que nous prenons de l’âge.

Exposées à des bruits trop forts, trop fréquents, certains paquets de cellules sensorielles s’étiolent. C’est définitif. C’est inopérable (on n’a pas accès à la cochlée). Ce peut être douloureux  physiquement, psychologiquement. Cela peut compromettre la vie familiale, sociale, professionnelle.

Le bruit est un fléau qui peut provoquer des dégâts parfois importants sur notre santé psychologique et physique. La plupart des personnes vivant en milieu urbain reconnaissent que le bruit incessant auquel elles sont exposées est une source de stress, d’angoisse ,de déprime et de fatigue. Il est temps d’appliquer des mesures de prévention plus efficaces et de reconnaitre le bruit comme un facteur aggravant de notre santé et de notre bien-être.  Dès lors, on ne saurait trop recommander aux jeunes générations de faire preuve de la plus élémentaire prudence. Et de les sensibiliser dès l’école primaire à préserver leurs oreilles…  qui sont en permanence exposées car ne bénéficiant d’aucune protection naturelle. Des détails  supplémentaires sont fournis par cette infographie.

Deux sites remarquables fournissent quantité d’informations utiles et des documents de qualité:

Pour aller plus loin…

Si ce sujet vous intéresse, vous pouvez obtenir des informations plus pointues en consultant les sources suivantes:

• Universcience.TV, la web tv scientifique hebdo,  propose un entretien avec Christine Petit, titulaire de la Chaire Génétique et physiologie cellulaire au Collège de France, sur la façon dont notre système auditif analyse les sons et plus particulièrement les sons de parole. Elle revient notamment sur les mystères de la cochlée. Passionnant. C’est par ici;

• Serimedis, la banque d’images de l’Inserm, vous propose un formidable voyage au cœur de la cochlée. Vous n’en croirez pas vos oreilles;

• Une page de l’Inserm consacrée aux troubles auditifs;

• Santé log, le site des professionnels de santé, propose une recension d’articles portant sur les troubles de l’oreille.

☞ Sans oublier le très joli site Voyage au centre de l’audition.

A mes chers voisins

Source images: Pixabay

1 commentaire a été rédigé, ajoutez le vôtre.

  1. La surdité précoce est devenu un sujet de société épineux… Quand on sais qu’aujourd’hui, un quart des adolescents ont déjà eu des acouphènes, ça en dis longs sur le futur de nos oreilles… Heureusement, associations et institutions prennent peu à peu conscience de cette urgence, en espérant que cela se traduise par des mesures concrètes et une meilleure sensibilisation.

    Publié le 21 avril 2017 à 15:19

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