Prédire les erreurs phonétiques des apprenants en FLE

Il est possible d’anticiper bon nombre d’erreurs phonétiques produites par des apprenants en fle en se livrant à une analyse contrastive entre le système sonore de la langue de l’élève (L1) et celui de la langue cible, soit le français (L2). Aperçu de la méthodologie à utiliser.

Comparaison des systèmes phoniques

Elle dépend des sources à disposition. Un certain nombre de problèmes apparaît dès qu’on se lance  à la recherche de l’information phonétique.

Certaines langues, dont le français, sont bien décrites et disposent d’une littérature scientifique et de vulgarisation conséquentes. Il en est de même pour les langues de grande diffusion comme l’anglais, l’espagnol, l’allemand.

une langue véhiculaire essaime généralement sur plusieurs continents. Il y a danger de décrire la variété parlée dans tel pays sur la base de celle constituant la « norme » de référence; par exemple décrire l’espagnol parlé au Vénézuela en s’appuyant sur des ouvrages présentant l’espagnol castillan.

Dans certains cas, les articles et ouvrages de référence sont majoritairement dans la langue du pays, ce qui peut poser problème. Nous pensons au russe ou encore au chinois, entre autres.

Il faut également avoir conscience que beaucoup de langues  -en fait la majorité- ne sont pas encore investiguées ou alors très partiellement.  Avec des commentaires impressifs et peu fiables. Et des méthodes de sélection des données plus ou moins rigoureuses – ou fantaisistes.

Il s’ensuit que la comparaison théorique entre le système sonore de la L1 et celui du français dépend du matériau bibliographique en sa possession. Le commentaire se situe deux  niveaux.

Voyelles et consonnes

Il convient de dresser l’inventaire des voyelles et des consonnes de la L1 ainsi que de celles du français afin, dans un deuxième temps, d’établir la comparaison entre les deux systèmes vocaliques et consonantiques. Ce qui permet de faire émerger certaines erreurs susceptibles de se produire.

Pour la description du français, il faut s’appuyer sur des sources récentes. Certains auteurs prestigieux décrivent parfois un système normatif aujourd’hui quelque peu dépassé. Le français de référence qui a cours aujourd’hui n’est pas la même chose que le français parisien cultivé, le français standard ou encore le français standardisé. Car le modèle de référence du français oral évolue lentement mais sûrement.

Cette comparaison entre la L1 de l’apprenant et la L2 constituée par le français doit opérer à deux niveaux:

  1. inventorier les sons ayant une fonction dans la langue, autrement dit décrire les caractéristiques des phonèmes;
  2. dégager les règles expliquant les changements que connaissent certains sons en fonction de différents environnements phonétiques. Autrement dit, dresser les conditions d’apparition des allophones appelés également variantes combinatoires. Ces sons se produisent automatiquement dans un environnement précis, donc prévisible par le système. Et dans un environnement identique en L2, l’erreur ne manque pas de se produire: l’allophone de la L1 est convoqué. Seulement ici, il ne s’agit pas d’un problème de perception mais bien de distribution. Ce qui n’est pas la même chose.

Le principe qui émerge au niveau de 1. est assez simple. Si un phonème existe dans une langue, occupe telle case dans un tableau phonologique sensé être parfait mais que, par contre, il est absent du tableau phonologique de l’autre langue, alors ce phonème est une source potentielle de problèmes.

  • en français on trouve des voyelles nasales qui n’existent pas dans d’autres langues. De fait, beaucoup d’élèves rencontrent de réelles difficultés pour produire correctement ces voyelles nasales en français;
  • les diphtongues n’existent plus en français. Nombreux sont les élèves diphtonguant les voyelles françaises car ces sons sont présents dans leur langue;
  • il existe en russe une opposition phonologique entre consonnes « dures » et consonnes « molles »: par exemple, /t/ et /t’/ dans /brat/ frère et /brat’/  prendre, ou encore /l/ vs /l’/ dans /polka/ étagère et /pol’ka/ Polonaise, etc. Beaucoup de Russes s’exprimant bien en français conservent des vestiges de cette corrélation de mouillure, notamment dans la production des dentales: [ʒən’əl’əsɛpa] pour je ne le sais pas.

Au niveau de 2. quelques exemples soulignent combien les problèmes de distribution dans la L1 doivent être considérés – il s’agit bien sûr d’en trouver trace dans les descriptions à disposition et, dans l’affirmative, d’y prêter une attention soutenue. Deux ou trois exemples classiques bien connus des professeurs de fle:

  • un hispanophone qui parle de la *estatue de la Liberté applique une contrainte phonologique de la L1: à l’initiale, le phonème /s/ se réalise automatiquement [ɛs] devant consonne estatua et [s] devant voyelle saber;
  • Un Russe ou un Polonais qui prononcent [p] à la place de [b] dans robe, aube… sont contraints par une règle exigeant qu’en finale absolue une consonne sonore se prononce comme son homologue sourde;
  • un Japonophone réalise /r/ à l’initiale sous forme d’une légère occlusion de la pointe de la langue contre les alvéoles. A l’intervocalique, il produit [ɾ]: la pointe de la langue opère un seul battement léger au niveau des alvéoles mais sans occlusion. Certains Japonais réalisent ce phonème comme la liquide [l] en toutes positions sauf devant [i]. Ce qui constitue une source de confusions quand ils débutent en français.

Rythme et intonation

Ces deux paramètres prosodiques doivent être envisagés avec vigilance. Selon les langues, les études et présentations sont plus ou moins poussées et/ou figées. A l’extrême, dans certains pays, il suffit que tel maître à penser ait produit des écrits faisant autorité pour que le dogme ne soit pas remis en question… ou alors incidemment.

Le rythme parolier est à la base de l’organisation de la matière phonique d’une langue. Ce qui est rappelé dans cet article qui en souligne l’importance en même temps que la complexité. Très souvent, la description du rythme se limite à celle de l’accent, ce qui est très réducteur. Les phénomènes temporels de la parole doivent également être pris en compte si des sources fiables sont disponibles. Le professeur ne doit jamais oublier qu’entrer dans une langue étrangère, c’est entrer dans un rythme étranger. Et qu’il faut prioritairement accoutumer les apprenants à percevoir progressivement ainsi qu’à (re)produire les figures rythmiques de base d’une langue donnée. Tant que l’élève demeurera insensible au rythme parolier de la L2, tout autre travail phonétique est vain, notamment l’installation des segments vocaliques et consonantiques qui se fera sur un socle branlant sur lesquels toute consolidation est pratiquement vouée à l’échec.

L’intonation est caractérisée par des modulation de la voix formant un système original d’une langue à l’autre. Il existe plusieurs modèles présentant et décrivant l’intonation. J’y ai récemment consacré une brève vidéo montrant, là aussi, la complexité de la tâche pour l’enseignant. De toute façon il n’existe toujours pas à ma connaissance de modèle satisfaisant pour présenter l’intonation en général et le système intonatif d’une langue plus particulièrement. Ces variations de hauteur en L2 sont difficilement maîtrisables par les apprenants. La taxonomie de Delattre, pour aussi imparfaite qu’elle soit, demeure une porte d’entrée pédagogiquement acceptable en fle.

Le professeur ne doit jamais oublier de donner la priorité au rythme qui, hiérarchiquement, domine l’intonation: les changements de direction de la voix dépendent notamment de la place des accents, des pauses et allongements, des variations de débit – tous paramètres participant de l’infra-structure rythmique.

Enregistrement d’un informateur

Conseils pour l’enregistrement.

Un bon moyen pour préparer le terrain et les fiches correctives – pour des enseignants encore peu rompus aux pratiques en direct- consiste à enregistrer un représentant de la L1 qui s’exprime en français. Voici quelques conseils afin d’avoir un enregistrement pleinement exploitable:

  • ne pas dire à la personne qu’on recueille sa parole pour une analyse phonétique; ce qui peut la bloquer. Le mieux est de dire qu’on réalise une enquête sociolinguistique et que l’on aimerait son impression et ses commentaires sur tel ou tel sujet;
  • le sujet à traiter est fonction des centres d’intérêt de la personne. Par exemple pour un étudiant étranger, pourquoi fait-il des études en France, que compte-t-il faire une fois le diplôme obtenu, comment trouve-t-il sa vie en France,  qu’est ce qui le pousse vers tel métier, etc. L’idée est que la personne ne soit pas contrainte par un jeu de question réponses. Au contraire, il faut qu’elle se lance, s’exprime librement. C’est alors que les erreurs de prononciation vont se manifester dans leur plénitude;
  • Il vaut mieux choisir un informateur ayant une prononciation nettement défectueuse en français. Plus la personne prononce mal, plus les erreurs phonétiques sont flagrantes et donc aisément détectables;
  • Quelques renseignements sur l’informateur sont nécessaires: a-t-il étudié le français dans son pays, combien de temps, parle-t-il d’autres langues, lesquelles (problèmes possibles d’interférences);
  • L’entretien doit se dérouler exclusivement à l’oral. Surtout ne pas demander au sujet de lire un texte ou des phrases. La lecture provoque immanquablement un accroissement des difficultés phonétiques et constitue un biais pour le problème qui nous intéresse ici;
  • La durée de l’enregistrement ne doit pas excéder 10 minutes. Il faut ensuite choisir un passage où l’enquêté parle de façon naturelle, si possible sans être interrompu; il ne contrôle pas sa production sonore tant il est occupé à produire du sens. Ce qui se produit normalement passées les premières minutes. Il faut alors sélectionner un extrait de 2 à 3 minutes maximum. Si les conditions sont réunies, la personne produit la totalité de son système d’erreurs durant ce laps de temps. Ce sont ces quelques minutes qu’il faut transcrire.

Sur le plan technique, il faut se trouver dans un endroit calme, éloigné du bruit. Un micro monodirectionnel ou cravate est le bienvenu. Si vous utilisez un ordinateur, veillez à employer un bon logiciel d’enregistrement. Certains smartphones sont aussi d’excellents magnétophones que l’on peut utiliser en étant certain d’avoir une très bonne restitution sonore.

Conseils pour la transcription.

C’est la partie la plus délicate, sinon la plus frustrante et inquiétante pour l’enquêteur qui va être confronté aux limites de son propose système perceptif. La remarque vaut pour les

  • natifs francophones. Ils ont parfois l’impression d’entendre tel son, hésitent, reviennent écouter quelques temps après et « entendent » quelque chose de différent, ne savent plus quel son choisir entre deux possibilités… C’est normal. Notre perception auditive est très subjective…
  • sujets étrangers pour qui le fle est une L2. Leur système perceptif est plus ou moins perméable aux sons du français et ils peuvent ne pas entendre certaines nuances comme être complètement insensibles à des erreurs flagrantes. Là encore ce phénomène peut s’expliquer par l’existence du crible phonologique.

Surtout, ne pas recourir à une transcription orthographique qui n’aurait aucun sens. Dans le même ordre d’idée, éviter une transcription personnelle forcément aléatoire et lacunaire. La transcription du passage sonore se fait en utilisant exclusivement les signes phonétiques en usage dans l’Alphabet Phonétique International.

Certains sont sont mal prononcés sans la moindre hésitation: par exemple un [u] apparaît là où un [y] est attendu. Ou bien un [t] au lieu d’un [d]. La transcription de pose pas de problème. On peut opter pour un code couleur, les consonnes mal réalisées sont en vert, les voyelles et bleu par exemple. Cela rend leur repérage plus facile. Mais il arrive très fréquemment d’entendre ce que je qualifie d‘erreurs intermédiaires: un [y] exagérément éclairci qui se rapprocherait de [i] mais je trouve tout de même qu’il conserve malgré tout ses caractéristiques de [y]… tout en n’étant pas un [y] franc et massif. Je demande l’aide d’un ami qui lui entend un [i] trop sombre mais qui n’est pas [y]. Situation kafkaïenne mais habituelle. Il existe des diacritiques dans l’API, permettant de visualiser ces nuances. Mais inutile d’entrer dans ces détails car la transcription peut alors devenir complexe. J’opte donc pour la solution suivante: chaque fois qu’un son « heurte » ma sensible oreille française et qu’une alerte perceptive se déclenche, je considère qu’il y a erreur et je la note en tant que telle. Car en cours, je serais certainement intervenu. Ma solution est boiteuse mais au final je suis en possession d’un sytème d’erreurs produit par le représentant de telle langue parlant français.

Deux remarques pour conclure:

  • l’enregistrement d’un informateur suivi de la transcription sont très formateurs pour le (futur) enseignant. C’est un travail exigeant nécessitant de la minutie;
  • cette tâche peut rendre de grands services si le professeur ne dispose pas de description phonétique de la langue de l’apprenant. L’enregistrer et établir l’inventaire des erreurs à l’avance peut le prémunir de certains surprises en direct dans la classe.

Etablissement du système d’erreurs et diagnostic

La transcription phonétique achevée, il convient de l’exploiter. Ce que l’on fait en dressant un tableau des erreurs relevées,

  • voyelles
  • consonnes
  • problèmes liés au rythme
  • productions mélodiques manifestement inadéquates.

Pour les sons, on peut dresser l’inventaire des erreurs sous forme de tableau, celui-ci par exemple comportant 3 entrées obligatoires:

son attendu son effectivement réalisé diagnostic

Un travail plus poussé ou une comparaison des performances de plusieurs informateurs peut conduire à un tableau plus détaillé tel que celui-ci où l’on distingue entre erreurs franches et intermédiaires en notant également le nombre total d’occurrences, ce qui peut éventuellement montrer la « gravité » de l’erreur ainsi que comparer les scores des divers enquêtés:

son attendu son

effectivement réalisé

nombre total d’occurrences erreurs

franches  ⎥

intermédiaires

diagnostic

Dans tous les cas, voici comment se présente le tableau indispensable à l’enseignant (1 exemple pour les voyelles, 1 autre pour les consonnes)

 
son attendu son effectivement réalisé diagnostic
[y] [u] C-
[t] [d] T-

Pour la colonne diagnostic du son effectivement réalisé, C+ indique une production trop claire et C- une réalisation trop sombre, T+ un son trop tendu et à l’inverse T- un son trop relâché.

Le diagnostic effectivement posé, l’enseignant sait quels sont les procédés de correction à mettre en oeuvre afin d’éradiquer l’erreur. Il peut se reporter aux fiches du vade mecum en cas de besoin.

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L’étape suivante pour le professeur, quand il pratique la correction phonétique avec ses élèves, consiste à dresser la carte d’identité phonétique de chacun d’eux. Ceci fera l’objet d’un billet ultérieur.

source imagettes: Openclipart

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