Disciplines ressources en phonétique corrective

Un enseignant de langue spécialisé notamment dans le domaine de l’enseignement/apprentissage de la prononciation doit être constamment vigilant sur les progrès réalisés dans les différents domaines de la phonétique. Il doit également s’ouvrir à d’autres disciplines qui nourrissent ses connaissances, sa réflexion et ses pratiques.

De quelques disciplines ressources.

L’objectif de la Méthode Verbo-Tonale d’intégration phonétique (MVT) est de rééduquer l’oreille d’un individu -apprenant d’une langue étrangère, malentendant- afin de lui donner un meilleur accès à la matière sonore de la langue et lui permettre de la (re)produire de la façon la plus satisfaisante possible. La MVT, en tant qu’instrument d’action sur le langage, se rattache à deux champs disciplinaires ayant le langage comme objet d’étude :

  • la linguistique étudie le langage et les langues d’un point de vue formel. Elle décrit la structure des langues au travers les différents sous-systèmes qui la composent -phonologique, morphologique, lexical, syntaxique, prosodique, sémantique- ainsi que les relations que ces sous-systèmes entretiennent entre eux;
  • la psychologie cognitive étudie l’activité de langage, soit la manière dont il est employé par les individus en général, ou par un individu donné dans une situation donnée. Elle s’assigne pour tâche de décrire le traitement de l’information dans l’ensemble des activités mentales que l’être humain entretient avec son environnement. Ses thèmes de recherches portent sur la perception, la mémorisation, le rappel, la prise de décision et la résolution de problèmes.

Ces deux champs disciplinaires concernent le praticien de phonétique corrective. Il existe d’étroits rapports entre les contraintes linguistiques et les contraintes psychologiques. Dans le premier cas, il s’agit d’établir les caractéristiques du langage humain ainsi que l’organisation formelle d’une langue. Dans le second cas, il convient de savoir comment fonctionne le sujet qui utilise le langage et quels sont les mécanismes qui sous-tendent l’organisation d’une langue.

Dans cette perspective, le praticien interroge trois disciplines reliées à la fois à la linguistique et à la psychologie cognitive. Les perspectives qu’elles offrent et les réponses qu’elles apportent permettent d’affiner et d’élargir ses pratiques correctives.

 ☞ La phonétique expérimentale et ses trois domaines d’investigations -physiologique, acoustique, perceptif- constitue naturellement la première discipline ressource de la phonétique verbo-tonale. De nombreuses expériences ont apporté des renseignements sur :

  • la nature acoustique des sons, analysés séparément et dans divers environnements. Les relations avec les mouvements articulatoires concomitants sont également bien connues.
  • la prosodie. Grâce à de nombreux travaux expérimentaux, on dispose aujourd’hui de renseignements suffisamment précis permettant de connaître les caractéristiques des éléments constitutifs de l’infra-structure rythmique -les divers accents primaire, secondaire, libre, les pauses, les variations de débit- et des contours mélodiques. Leurs fonctions sont identifiées, sinon cernées précisément. Leur rôle dans la communication linguistique est également analysé.

Deux écueils subsistent actuellement :

1) les modèles intonatifs décrits permettent d’établir des relations avec d’autres domaines de la linguistique, la syntaxe, la sémantique et la pragmatique. Mais ces modèles ont été conçus sur la base de phrases relativement simples, les phrases complexes posant encore des problèmes au niveau de l’analyse. En outre, les corpus sont essentiellement composés de phrases enregistrées en laboratoire, avec toutes les contraintes qui en découlent. Ces modèles, tout raffinés qu’ils soient, sont parcellaires et incomplets car ils se situent en langue.

2) quand elle aborde le versant de la parole, l’intonologie se heurte à la variation idiosyncrasique, notamment liée à :

– la « capacité réceptive » propre à chaque individu;

– la capacité qu’a chaque individu d’utiliser le code langagier de façon personnelle;

– la situation de communication qui influence toute la production langagière et plus particulièrement le style de parole.

Autrement dit, malgré les progrès spectaculaires accomplis au cours des dernières décennies, l’intonologie a encore des difficultés à observer la parole en train de se construire lors d’une interaction.

Ÿ☞ La psycholinguistique constitue une deuxième discipline rerssource quand le praticien VT considère que les procédures de remédiation employées lors de l’interaction agissent sur la perception auditive du sujet. Ceci a pour effet d’améliorer la qualité des traces mnésiques des sonorités. Le sujet acquiert progressivement d’autres représentations mentales de ces sonorités. A terme, ses erreurs de performance relatives à la matière phonique vont décroissant.

La psycholinguistique s’assigne comme tâche de traiter les éléments du langage en rendant compte de la nature des opérations qui permettent de percevoir, de produire et de comprendre le langage. Elle étudie les opérations mentales qui permettent d’élaborer et d’exprimer des significations à partir de signaux sonores ou de signes écrits.

Le phonéticien expérimentaliste et le psycholinguiste oeuvrent de façon complémentaire. Le premier analyse objectivement le signal de parole. Il démontre aussi le caractère subjectif de la perception auditive par toute une série de tests. Le second traduit les mesures effectuées par le phonéticien et suggère de nouvelles procédures expériementales en fonction de sa connaissance des mécanismes de la perception, des processus de mémorisation et de rappel, des procédures d’accés au sens. En d’autres termes, le phonéticien décrit des faits de langue, le psycholinguiste les interprète.

Ÿ☞ La pragmatique constitue une troisième discipline contributoire. Elle étudie la communication linguistique et s’attache notamment à mettre en lumière l’importance du contexte situationnel dans la compréhension des énoncés. Elle concerne tout ce qui s’ajoute du dehors aux phrases de la langue. La pragmatique ne s’intéresse pas uniquement à la seule structure linguistique des phrases qui en détermine leur sens littéral. Elle englobe aussi la situation qui influence la production et la signification des énoncés. La pragmatique établit qu’il faut, pour interpréter le message transmis par un énoncé,

  • être linguistiquement compétent, c’est à dire comprendre les phrases au sens grammatical du terme;
  • posséder également un certain nombre d’informations se rapportant à la situation d’énonciation, aux croyances partagées des interactants, à l’image qu’ils se font d’eux mêmes et de l’autre.

La pragmatique intéresse directement les spécialistes des disciplines évoquées précédemment.

  • Le praticien VT lève des ambiguités au niveau du code linguistique quand il corrige un sujet. Mais, à travers l’action remédiatrice, le praticien et le sujet sont engagés dans la construction d’une interaction langagière; ils vivent une activité tendant à agir sur le réel et aussi mutuellement sur eux. Il leur faut entretenir des stratégies de coopération par le biais des rites d’interaction leur permettant de sauver la face et de sauvegarder leur territoire. La réussite de l’interaction est également liée aux actes de langage assurant le déroulement de l’échange ainsi qu’à la façon dont ils sont interprétés par les partenaires.
  • Le phonéticien expérimentaliste travaillant sur le signal de parole se tourne naturellement vers l’acoustique et la physique. La pragmatique lui est utile quand il travaille sur la valeur énonciative de l’intonation, par ex. Son commentaire des contours mélodiques, des différentes accentuations, des pauses et du tempo s’appuie nécessairement sur des éléments de la situation de communication qui en éclairent l’utilisation.
  • Le psycholinguiste engageant une étude sur les processus formels de la langue n’a que faire de la pragmatique. Par contre, il s’y réfère s’il étudie les processus de compréhension d’un message en situation. Comprendre en situation postule recourir à des inférences qui n’apparaissent pas dans les théories linguistiques formelles. La pluricanalité engage le recours à la pragmatique : un geste ou une mimique peuvent entrainer une interprétation erronée d’un énoncé.

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